Thierry E GARNIER - Chroniques de L’Homme-oiseau

Récit de voyages agrémenté de cailloux peints pour servir d’exposition funèbre à quelques uns de mes contemporains : libres-penseurs, poètes, artistes et honnêtes-hommes ou le pas d’un homme-oiseau au XXIe siècle sur une planète dite « Bleue comme une orange » par un certain Paul Éluard.


« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages lunaires et pleines d’arabesques ; car, à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance, les émanations immortelles de ce livre imbiberont son âme comme l’eau le sucre. Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger… » Quittant le livre rouge aux mors dorés sur la table de chevet le lecteur resta songeur… Pourquoi l’homme de lettres dans ses différents chants avait-il ainsi donné toutes les clefs, sans autre forme de procès ? « - On ne devient que ce que l’on est… », pensa-t-il furtivement. Écho. La course plaintive de ses égarements prenait maintenant le ton bistre et prononcé d’un éclat de voix répercuté par l’anfractuosité de la paroi de la falaise qui lui servait de gîte.

Il n’était pas un numéro, mais sur son passeport biométrique force est de constater que les cyclopes l’identifiaient comme étant de la classe des déchus, celle des mi-hommes mi-volatiles. Ni fixe ni mobile pour ainsi dire, un entre deux qui ne le satisfaisait qu’à moitié. Quand le je équivalait au nous, il s’arrachait parfois l’une de ses plumes pour écrire à ses contemporains tout le bien qu’il pensait de cette époque dissolue qui permettait un tel acharnement envers les êtres hybrides. Mattheüs le considérait comme un « heartist », mais au fond il savait bien que son statut de volatile était plus convenable que n’importe quelle autre définition.

Le choc du monde d’en haut avec celui d’en bas fut d’une puissance inouïe.

(Extrait de la préface).

Le chant des momies.

À cet instant, signalons au lecteur que l’histoire fatidique qui va se dérouler sous ses yeux n’est ni une légende urbaine, ni un cauchemar climatisé, il s’agit seulement de l’accouchement poétique d’une œuvre mal famée, une sorte de demi-biographie, consignée sur la moitié d’un temps, ragoût ailé qui ne demandait artistiquement qu’à venir seul au monde – autrement. Tel un linceul de peau découvert à nu, mobile et enchaîné, raconteur d’une histoire habile à raviver les plaies mortelles de toutes les âmes bien nées. Les bribes sonores fouettées d’embruns glacés se mirent à prendre la forme de chroniques empourprées, morceaux de déraison accrochés entre deux berges, découverts puis recouverts au gré des vents, des marées et des saisons.

Ces paroles prononcées dans la nuit noire et ces quelques souvenirs anciens formaient maintenant une biographie non autorisée qui l’avait porté bien malgré lui à évoquer la destinée de cet homme-oiseau au profil blanc et poudreux, cet autre lui-même foudroyé, transparent et végétal, parfois mort, parfois vivant, mais dont la trace éphémère signalait au quidam bienveillant un vol suspendu au-dessus des eaux dormantes et salées du lac Namtso. Pour conjurer le sort, au loin, le chant des momies - psalmodies lancinantes et inconnues de tous, venues d’un pays lointain où la terre sombre et le limon ferreux laissaient augurer d’un paysage dévasté par les ravages du feu - renvoyait au lecteur empaillé le sentiment solitaire d’une traversée du désert emplie d’hallucinations, de drogues en tous genres, d’embuches mortelles et de sacrifices impies. Un ouvrage à venir enluminé de doctes hiéroglyphes et de quelques régules étoilés anticipait pourtant de belle manière ce que seul pouvait énoncer l’Oracle.

« - Je suis celui qui suie », disait parfois l’homme-oiseau en gage d’amitié. La nature fugace de cet instant de braise faisait maintenant appel à sa mémoire, à l’origine de son nom, tout autant qu’à l’esprit des hommes agglutiné autour d’un seul abri. Pour tout dire, une borie de pierre suspendue sur des fils tressés d’éternité, posée en équilibre instable sur une parcelle de vide. De là, prenaient parfois leurs envols, comme des christs empaillés, quelques icares solaires pas encore totalement foudroyés par leurs destins de braises. Pour lui, il est inutile pour l’instant d’évoquer la victoire, cette bouche d’ombre du Destin venue de loin et dont il ne dirait rien - de ces îles des Comores où poussent à l’ombre de palmiers géants des goyaves gorgées de la sève des antiques torrents décimés ; elle était assurément la muse, le passage et la clef, la porte des enfers et la serrure d’airain. Mais silence, ne voilà-t-il pas qu’il s’approche.

L’homme-oiseau tenait seulement depuis quelques instants fragiles, dans sa main irradiée, la pierre rouge aux reflets de safran. Il avait révélé cette victoire par hasard, bien malgré lui, sans mentir, portée aux nues comme l’on entretient une flamme à raviver, une douleur à soutenir au sommet de l’Olympe. Aujourd’hui, finalement, tu récupères ton bien, un trophée de chair calcinée, unique fragrance capable d’être ranimée des cendres noircies par l’oiseau de feu. Seule. Une canne d’aveugle, choisie pour lui dans des ténèbres obscurcies par l’ignorance de la connaissance, lui avait permis d’aboutir enfin en ce lieu béni par les Nymphes - bien au-delà du miroir qu’Alice scrutait depuis si longtemps avec tant d’attention. Les écrits ignés, ces chroniques donc, étaient maintenant scellées par le feu des anciens, ceux-là mêmes qui avaient combattu à la mort pour les conquérir de haute lutte et surtout, avant tout, pour les conserver définitivement des prédateurs. Le loup des steppes en serait le gardien tutélaire que nul n’approcherait. Du peu d’écrits qu’il en restait d’ailleurs, il avait brûlé récemment ses derniers manuscrits afin qu’ils ne tombassent pas dans les mains de prêtres manipulateurs. Et sans doute en brûleraient-ils encore, à nouveau, les derniers - de ces mots prophétiques racontant les coulisses de certaines figures de légendes, nimbées de lauriers, que l’on ne pouvait plus désormais qu’oublier.

« - Tu seras un pêcheur d’homme, mon fils », avait dit à voix basse l’augure, comme effrayé par tant d’audace. Trace ton chemin de croix, distingue les quatre éléments-racines, dessine au centre un labyrinthe qui te permettra de retrouver ton cœur. Désocculte ta voie, fends du bois, plante un arbre de paix, signe avec ton ange si tu le peux de ton propre nom, ploie l’échine, écris un livre, fais un enfant à ta femme fidèle, renie tes pactes obscènes, mange des mandragores enfouies sous la tourbe pour mieux creuser tes cieux. Enduis-toi de cendres et cire le col et les bras de ta chemise de lin. Fixe alors sur tes habits de lumière une armature de duvets, de cordages et de plumes et regarde maintenant intensément droit dans les yeux le soleil pourpre au levant des cimes. Il sera, si tu n’y prends garde, de tous les astres celui qui te précipitera, à nouveau, dans les profondeurs abyssales de ta malédiction humaine. Aucun empêchement n’est possible. L’encre de seiche, plus que noire, te servira cette fois-ci d’appât. L’humus te sera allégeance et la foi sera ton bouclier. Les carbonates de potassium furent retenus pour l’expérience. Aspiration soutenue de la flamme haletante de ténébreuses volutes. Expirations magiques des splendeurs divines. Tourments de l’âme face à de telles étincelles projetées en pleines ténèbres. En bas, en pâture, le troupeau muet des hommes abêtis et courbés sous le joug passe et repasse sans fin, sans même voir en tournant en cercles concentriques la clameur résignée qui monte des villes englouties.

Prie, vole et vis, car tu es voleur et oiseleur en même temps. Carnivore de ton histoire, toi aussi frère anthropophage, tu poursuis inlassablement cette route escarpée au-delà des nuages, tout là-haut, vers la montagne de Dante, là où s’envole inlassablement la destinée de la cohorte des hommes, vers le ciel illuminé des anges de lumière aux ailes diaphanes. Si haut, tout là-haut, repose dans la chambre rouge, sur son lit endormie, la femme écarlate, celle qui te confia un soir d’il y a dix mille ans un passeport valide pour l’Empyrée. Jean et Judas étaient les seuls d’entre les hommes, cette fois-ci, à t’avoir finalement accompagné durant cette dernière nuit testamentaire, jusqu’aux confins de territoires innommables, de ces terres occultées entre les brèches du temps, que nul n’évoquait sans la crainte du remords. Beaucoup pourtant s’en réclamaient avec la morgue que seuls possèdent les diplomates ambitieux et les illustres fats, et nombreux étaient les charlatans cousus de forfaitures qui clamaient sans vergogne être revenus de la Montagne Sainte sans encombres. Mensonges encore. Savaient-ils seulement que la ligne-frontière que tous nommaient avec frayeur n’avaient que l’apparente invisibilité de la lumière pure ?

Les machines de combat croyaient, elles aussi, à une apocalypse de sang humain. Au sein de la warp zone, la répartition des tâches des francs-tireurs avait donné lieu à de savants calculs stochastiques. Cette fois-ci, en ce début de millénaire, la stratégie militaire programmée et hautement confidentielle qui découlait de ces croisades célestes devait servir une fois encore à dompter l’échine écailleuse de la forme chtonienne venue des profondeurs infernales des abysses. Un autre Léviathan. Encore plus puissant que le précédent. Mais plus que jamais, plus que dans aucune autre bataille, la victoire finale dépendait ce jour, assurément, des vingt-quatre vieillards soumis à un vote unique car les commandeurs des astres-aux-cieux n’avaient, eux, pas encore choisi leurs vainqueurs. La gloire pour les uns, pire que l’oubli pour les autres. Leurs noms sacrilèges gravés à jamais sur la colonne d’infamie. Boules noires contre boules blanches. Le jeu se joue avec un peu de sable, des dés à huit faces, un sablier en bois de rose, quelques pièces racornies en formes de chevaliers et un échiquier patiné de marbre blanc.

En es tu ?

Mais qui sont-ils ces joueurs aventureux des temps présents - des saints ou des fous ? Mattheüs de son côté avait hérité, lui, de l’épée flamboyante, tirée du rocher, celle qui avait appartenu au propre fils d’Arcturius. Elle avait certes servi à bien des rituels, sous toutes les latitudes, mais Mattheüs était le seul qui pût aujourd’hui, en hériter dignement. Un phalanstère entièrement rouge du sang des impies, de rapaces emplumés aux serres bien acérées, l’accompagnait dans tous ses déplacements invisibles. Mais rares étaient ceux qui avaient vu de leurs yeux, à travers le sas, un tel déploiement de forces occultes accompagner l’homme-oiseau, surtout au-dessus des nuées, lorsque saint Michel devançait parfois la petite troupe en campagne, à l’approche de Sion.

Je t’écris de mon pupitre pour te dire la fin.

Iconoclaste, la nef oiselée prit enfin son envol à l’orée des nuages, la foudre à portée de main. Les portulans dépliés à tout va sur le pont, les ailes en guise de voiles, les plumes en forme d’avirons, le souffle du Père en guise de boussole, chaque chronique composait à présent les rémiges du navire et constituait en quelque sorte un livre que d’autres que lui liraient, passés le seuil d’éternité. Le sens des paroles de chacun indiquait à tous la marche à suivre en direction de la Lumière céleste, captive par tant de sédition. À la proue, une partie de l’homme-oiseau, les nerfs à vifs agglutinés autour d’un même esprit, les poils mouillés par les étoiles, donnait le cap pour une nouvelle aventure.

(...)

Thierry Emmanuel GARNIER - Novembre 2013 (extrait) Les Chroniques de l’Homme-oiseau // pour les Chroniques de Mars © No 13.


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