Patrick BERLIER - A l’ombre de la tour MAGDALA

L’OMBRE DU CODEX BEZÆ

(...) Toujours à quelques pas du 43 de la rue des Macchabées, voici donc l’église Saint-Irénée.

En mai 1562, lors du sac de l’édifice par les protestants, le théologien calviniste Théodore de Bèze réussit à soustraire à la fureur de ses coreligionnaires un manuscrit du Ve ou VIe siècle, en vieux latin, une version rarissime du Nouveau Testament.

Il s’en servit ensuite pour publier sa propre édition, en 1565, mettant en parallèle le texte grec, le texte latin de la Vulgate, et sa traduction accompagnée d’annotations. Puis en 1581 Théodore de Bèze fit don de ce document précieux à l’Académie de Cambridge, qui le conserva et le publia en fac-similé en 1864 sous le nom de : CODEX BEZAE.

On sait aujourd’hui que ce document a servi de modèle à la fabrication des parchemins célèbres dans notre affaire.

La coïncidence méritait d’être notée...

L’OMBRE DE JEAN BRICAUD

Dans la rue des Macchabées résidait encore, et en même temps que l’abbé Saunière nous dit-on, le célèbre occultiste Jean ou Joanny Bricaud.

Il habitait au numéro 22, un peu plus bas dans la rue et Saunière l’aurait paraît-il fréquenté. Né le 12 février 1881, Jean Bricaud s’était intéressé très jeune à l’ésotérisme puisque dès 1897, à l’âge de seize ans, il fréquentait la librairie Bouchet où se retrouvaient les hermétistes lyonnais : le célèbre thaumaturge Maître Nizier Anthelme Philippe (1849 – 1905), dont il allait devenir l’un des disciples, Éliphas Lévy, ou encore Oscar Wirth, secrétaire de Stanislas de Guaita (le fondateur de l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix) et futur maçon influent de la Grande Loge de France. Jean Bricaud devait réunir en 1906 les quatre courants de l’Église gnostique pour créer l’Église gnostique universelle, dont il allait devenir évêque, dans la lignée de Jules Doinel, puis patriarche de la même Église, consacré par Papus sous le nom de Jean II.

Ce même Papus devait faire de ce courant l’Église officielle du Martinisme, un mouvement fondé par lui à la fin du XIXe siècle, s’inspirant des enseignements de Martinès de Pasqually et de Louis-Claude de Saint-Martin. Jean Bricaud allait en 1914 relancer à Lyon ce mouvement martiniste, et devenir son légat pour la province lyonnaise. Il allait aussi remplir les fonctions de Grand Maître de l’Ordre de Memphis-Misraïm, courant martiniste de la Franc-Maçonnerie, avant de décéder le 21 février 1934. L’abbé Saunière fréquentait, nous dit-on, les milieux martinistes, et il aurait même assisté à deux tenues d’une loge lyonnaise. D’ailleurs le site Internet des rues de Lyon, précité, assure que si Saunière est venu à Lyon, c’est pour y rencontrer les martinistes Bricaud, Papus et Maître Philippe.

À noter que les immeubles qui étaient situés aux numéros 22 et 72 de la rue des Macchabées ont tous deux disparu aujourd’hui : le premier est remplacé par un simple garage moderne, le second se résume à un terrain vague. La rue a néanmoins conservé sa numérotation d’origine.

L’OMBRE DE BOSSAN, FABISCH, ET AUTRES COMPÈRES

Sur cette « colline qui prie », ainsi nommée par opposition à l’autre colline lyonnaise de la Croix-Rousse et qui est « la colline qui travaille », l’abbé Saunière ne pouvait que se rendre, inévitablement, à la basilique Notre-Dame de Fourvière toute proche. Fraîchement construite par l’architecte Pierre Bossan, et son successeur Sainte-Marie Perrin, très richement décorée (trop même, disent les mauvaises langues), elle présente les œuvres de nombreux artistes, dont ce fameux orfèvre Armand-Calliat.

Le clocher attenant à la basilique est un peu antérieur, il date de 1852. La statue dorée de la Vierge qui le couronne est quant à elle l’œuvre de Fabisch, sculpteur qui devait s’illustrer en créant en 1863 la célébrissime statue de la Vierge de Lourdes, dont l’abbé Saunière placera une réplique en plâtre dans les jardins de son église, au-dessus du « pilier wisigothique. » Joseph-Hugues Fabisch faisait partie de la pléiade d’artistes dont aimait s’entourer l’architecte Bossan. Né à Aix-en-Provence en 1812 et mort à Lyon en 1886, il fut professeur à l’École de Dessin de Saint-Étienne, puis à l’Ecole des Beaux-Arts de Lyon, devenant parallèlement le sculpteur officiel du diocèse de Lyon.

On lui doit donc de nombreuses œuvres dans toute la région lyonnaise, dont par exemple, à l’arrière de l’église Saint-Irénée, sur l’esplanade qui jouxte quasiment l’immeuble du 43 rue des Macchabées, le calvaire et le chemin de croix qui ornent cet espace, datant de 1868. Les sculptures et les bas-reliefs de Fabisch remplacent en fait les œuvres originales de cet ensemble, érigé en 1687, qui a toujours fait l’objet d’une grande dévotion, et dont l’artiste s’est inspiré. L’originalité de ce chemin de croix résidait dans sa dernière station, laquelle était constituée par une chapelle souterraine dédiée au Saint-Sépulcre, dont l’autel était constitué d’une table surmontant un surprenant gisant du Christ (10). Pour des raisons de sécurité, l’accès à cette chapelle est aujourd’hui interdit et fermé par une grille.

Selon la thèse défendue par Franck Daffos dans son livre Le puzzle reconstitué , dont une nouvelle édition augmentée vient de paraître chez Arqa, si Saunière est venu à Lyon c’est précisément pour y recevoir les plans de son futur domaine des mains du successeur et disciple de Bossan, l’architecte Louis Jean Perrin, dit Sainte-Marie Perrin (1835 – 1917), que ce chercheur présente comme le véritable concepteur du domaine de l’abbé. Franck Daffos met en particulier en avant la ressemblance entre l’église du Saint-Sacrement à Lyon, œuvre de Sainte-Marie Perrin, et le monastère de Prouille (Aude), réalisé simultanément par Monseigneur Billard, deux édifices construits dans le style byzantin alors très à la mode. On peut ajouter aussi les « airs de famille » indéniables entre la Tour Magdala et certaines œuvres de Sainte-Marie Perrin, comme le château de Dortan et le clocher de Roche-la-Molière, en région Rhône-Alpes, mais le chapitre sur les tours néogothiques y reviendra plus en détails.

Montons sur les toits de la basilique de Fourvière. Deux croix marquent le sommet du faîtage, une à chaque extrémité. On s’aperçoit alors qu’il s’agit de croix fleurdelisées, le cœur orné d’une rose schématisée, les branches enserrées dans un cercle garni de perles, sur le modèle des croix celtiques. Soit le même style de croix que celle qui surplombe le groupe des quatre anges du bénitier, à l’entrée de l’église de Rennes-le-Château, ou encore la chaire, dans la même église.

On retrouve ce même type de croix, mais plus simplifiée, sans fioritures, en faîtage des transepts de la cathédrale Saint-Charles, dans la ville voisine de Saint-Étienne (Loire), construite dans les années 20 sur des plans que Bossan avait dressés avant sa mort.

On sait qu’à Rennes-le-Château les ornements de l’église sont l’œuvre de la maison Giscard, dirigée à l’époque par Bernard Giscard. Celui-ci se serait-il inspiré de la croix celtique de Bossan ? Ou mieux encore l’abbé Saunière lui en aurait-il fourni le modèle ? Inutile de trop fantasmer, mais comme nous allons le voir, certains liens existent entre Giscard et la ville de Lyon. La basilique de Fourvière a été ouverte au culte en 1896, c’est à la fin de cette même année que les statues de Rennes-le-Château ont été commandées.

Mais on ne peut exclure non plus une certaine mode « celtisante » qui fleurissait alors, et tant que nous en sommes à évoquer le hasard, citons également la croix de Pilherbe, près du village de Chuyer (Loire) dans le proche massif du Pilat, érigée en 1876, elle aussi présentant le même aspect.

HENRI GISCARD, FABRICANT DE STATUES, ENTRE RAZÈS ET LYONNAIS

Après la première guerre mondiale la Manufacture Giscard, alors dirigée par Henri, fils de Bernard, a proposé à de nombreuses paroisses son monument aux morts, bas-relief représentant un soldat mourant voyant apparaître le Christ et un ange avec l’ancre de l’espérance.

C’est le célèbre monument aux morts de l’église de Couiza (Aude), révélé par Gérard de Sède et longtemps considéré comme unique, ce qui était bien commode pour y voir un signe de piste supplémentaire dans l’énigme, comme si Henri Giscard avait été l’ultime dépositaire du secret de l’abbé Saunière...

(à suivre...)

Patrick Berlier - Extraits de Reflets de Rennes-le-Château en pays lyonnais, - Les Chroniques de Mars No 15 - Novembre 2014.

Avec une préface de Franck Daffos.


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