Georges COURTS - Robert Ambelain, Martinisme et survivance des Elus Coën

Le travail « Cohen » selon Ambelain.

La résurgence.

La première position de Robert Ambelain sur la survivance des Élus Coën.

Dans la revue L’esprit des choses, deux articles intitulés « Rencontre avec un Frère Aîné » démontrent la valeur « intellectuelle, spirituelle, ésotérique » d’un homme qui a consacré son temps à la recherche, à l’étude, à l’édition d’ouvrages, au symbolisme et au travail initiatique, tant dans le domaine du Martinisme, que de la Maçonnerie ou de l’Église gnostique, Robert Ambelain. Il créa divers groupements, Ordres Martinistes ou Maçonniques initiatiques, où ses connaissances lui permirent d’inventer des rituels dans des cérémonies inspirées. Il n’hésitera pas à critiquer et à prendre le contre-pied de certaines tendances spiritualistes qui n’en avaient plus que le nom, dans des organisations, pour lui, décadentes.

Dans son ouvrage Les survivances initiatiques. Le Martinisme contemporain et ses véritables origines, en 1948, Robert Ambelain dénonçait, avec un riche argumentaire, toutes les pseudo-initiations modernes. La Grande Loge de France déclarait en même temps que ses dires étaient validés par de nombreux martinistes et qu’aux fins d’édition, le Grand-Maître de l’Ordre Martiniste Traditionnel démissionnait par suite des mêmes conclusions. Cette Grande Loge rajoutait : « Enfin, les Martinistes sincères croient-ils que des initiés de l’envergure de Martinez de Pasqually, de Louis-Claude de Saint-Martin et de J-B Willermoz approuveraient toutes les chimères, les illusions et les erreurs historiques auxquelles certains d’entre leurs successeurs eurent recours pour affirmer une adhésion qui ne tire d’abord sa valeur et sa puissance que de la sincérité qui y préside ? »

Ambelain dénonce les parodies : après le rappel des bases de la véritable initiation selon Guénon, qui conduit l’homme à des vérités supérieures, pour se réaliser, ce ne sont pas des groupements pseudos-initiatiques qui peuvent transmettre une influence véritable car, dans ces groupes, il n’y a pas d’initiation véritable. Il s’agit alors d’une vulgaire contrefaçon, faite par des initiatives d’individus même érudits qui reconstituent dans l’imaginaire, ou changent des formes anciennes, d’une manière fantaisiste, sans efficacité initiatique. Tout initié, qui fait partie d’une chaîne de transmission, a une mission de transmettre une influence spirituelle. Il y a une initiation due à une filiation et un cérémonial. La possession d’archives ne suffit pas, ni les expériences au sens profane !

Plus loin, Ambelain démontre que Papus a constitué son Ordre sans aucun élément probant de transmission : « L’Ordre fondé par Martinez disparut officiellement et officieusement au Convent de Wilhemsbad, et, composé de Maçons, il avait un but et une méthode de travail tout à fait particuliers.

Jamais Saint-Martin n’a continué cet Ordre, qui n’existait pas sous cette appellation, et au reste comment l’aurait-il pu, puisque, démissionnaire de toute organisation maçonnique par sa lettre du 4 juillet 1790, il ne commença à propager son système personnel qu’à partir de 1793 ?

Quant à Willermoz, préoccupé de Maçonnerie transcendante, il consacra son activité, après la mort de Martinez, à la Maçonnerie Écossaise Rectifiée, régime écossais dissident, mais toujours maçonnique ». « Quelle est donc la filiation dont peut se réclamer Papus ? ». Il conclut en argumentant que cette filiation n’est pas cohérente et ne peut remonter à Martinès. Les successeurs de Papus ne firent pas mieux, chacun se proclamant Grand-Maître.

Ambelain déclare ensuite qu’il n’y aucun document probant, le tout reposant sur des affirmations erronées ou fantaisistes. Plus loin, il doute même de Louis-Claude de Saint-Martin. Il faut convenir que Saint-Martin, peu favorisé par la nature, vu sa fragilité, fut anticlérical, braqué contre les femmes et qu’il diffusa ses propres enseignements.

Ambelain conteste même les rituels fabriqués et les symboles classiques des martinistes, pure invention : « C’est donc après la mort de Saint-Martin que ces rituels furent établis, lorsqu’on eut à peu près perdu l’esprit véritable de son enseignement. Il est de fait que les Martinistes modernes reconnaissent que les trois degrés de l’Ordre sont une création de Papus et que Saint-Martin remettait tout en une seule fois. Mais où trouve-t-on dans les nombreux renseignements fournis par ces derniers disciples une allusion à un masque, à un manteau et à tous les accessoires exigés par le cérémonial actuel ? Nulle part. Le prétendu « Sceau » de l’Ordre Martiniste n’a jamais eu, dans l’esprit de Saint-Martin, un caractère pantaculaire, car si nous reprenons son traité Des Nombres, au paragraphe XVII, « Différence de l’esprit au corps », nous le trouvons en tant que simple schéma explicatif ! »

Enfin, Ambelain établit : « Quoiqu’il en soit, personne ne peut actuellement prétendre à la possession de grade de Réaux-Croix ». Il en donne les raisons, ce qui n’a rien à voir avec l’éventuelle transmission C.B.C.S. ou Grand Profès, venue de Willermoz. Il note que, si Bacon de la Chevalerie avait les rituels, de même que De Lusignan, ils n’avaient pas pouvoir de transmettre la succession de l’Ordre. Martinès de Pasqually avait désigné officiellement Cagnet de Lester, comme successeur, mais Cagnet abandonnera très vite la carrière, laissant les chapitres à l’abandon.

Si le rituel de Teder [établi et conçu par Blitz pour attirer des Maçons] fut fait à partir de symboles maçonniques, ce rituel ne correspond en rien aux opérations des Élus Coën.

Ambelain démontre alors que la filiation de Bricaud, de Teder (Papus initia Teder), de Blitz et la filiation lyonnaise sont tout aussi fantaisistes en ce qui concerne une quelconque filiation Coën. [Nota : La même chose pourrait être dite de Blanchard, puisqu’il s’agit de rites égyptiens ou de la maçonnerie classique du R.E.R.].

Ambelain ajoutera : « Nous avons écarté, preuves en mains, le Dr Blitz, le Dr Fugairon et Teder, procédant de lui ou de Papus qui sont également à écarter dans l’hypothèse d’une filiation réellement willermoziste ou cohen. Michelsen n’est pas mis en avant par Bricaud comme ayant initié un quelconque martiniste français. Restent Bergeron et Breban-Salomon. Ceux-là, Bricaud ne s’y attarde pas, laissant les suppositions du lecteur se diriger (savamment conduites par lui...) sur les autres ».

« Alors ?… Rien. Il ne reste rien... Et le « Grand-Maître Cohen », le « Chevalier d’Orient », le « Grand-Élu de Zorobabel », ou le « Réaux-Croix », qui présida à la mission de Teder et de Jean Bricaud est encore à découvrir, s’il y en eut jamais un ».

En conclusion, Ambelain affirme qu’il n’y a pas de filiation de Louis-Claude de Saint-Martin, pas plus que de J.B. Willermoz, car il n’y a aucun témoignage, ni documents historiques qui soient parvenus, tout au contraire : « Ceci est très grave pour l’Ordre Martiniste (de Lyon), l’Ordre Martiniste Traditionnel, l’Ordre Martiniste et Synarchique et l’Ordre Martiniste Rectifié, qui, organisations non-maçonniques, ne possèdent plus, dès lors, aucune filiation ».

Toujours selon Ambelain : seul le Régime Écossais Rectifié, à travers les rituels et instructions, les Loges de Saint-Jean, de Saint-André ou de son Ordre Intérieur, est marqué « du sceau martiniste », où l’on pourra trouver les instructions des divers degrés des enseignements de Martinès. Les Ordres actuels martinistes, la plupart des Maçons du R.E.R., les hauts dignitaires de l’Ordre intérieur (Écuyers ou Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte) ont délibérément ignoré ces instructions, tant du martinisme théorique que du martinisme pratique (c’est-à-dire théurgique).

De ce fait, Ambelain regrette la mise en sommeil de l’Arche d’Alliance, qui « tenta en 1945 de constituer de nouveau, à notre époque, un Atelier, où seraient seuls abordés les grands problèmes de la Mystique et de l’Initiation ». La revue l’Esprit des choses publie un extrait du tableau de la Loge « La France » où Ambelain, né le 2 septembre 1907 à Paris, reçoit la lumière le 26 Mars 1939, donc à l’âge de 31 ans. Il est Compagnon et Maître le 30 juin 1941 à la Jérusalem des Vallées au rite de Memphis Misraïm (cf. fin de chapitre annexe n° 1). Il se mettra en sommeil le 9 juillet 1968.

Ambelain nous donne une précision importante concernant ses propres documents et l’absence d’une quelconque initiation de Réaux-Croix qu’il aurait reçue, en fondant son Ordre.

« Nous avons bien envisagé le cas où des survivants des Temples Cohen provinciaux auraient continué à transmettre l’initiation de Martinez de Pascally. Nous avons retrouvé certaines traces, dans le Midi, et des Rituels originaux du XVIIIe siècle, ceux de “ communication ” des grades du Porche, de “ Maître-Élu Cohen ”, de “ Grand-Maître Cohen ” (ou “ Grand Architecte ”) ont été entre nos mains, et nous en avons pris copie. Nous avons également en notre possession, le Rituel original du dix-huitième siècle de l’ordination du “ Grand-Élu de Zorobabel ” ou “ Chevalier d’Orient ”, mais ceci ne nous a pas apporté la preuve tangible d’une activité Cohen à l’époque de Teder et de Bricaud. L’existence d’archives ne démontre pas la survivance des officiants ...

« Quelle est donc la filiation qui peut, incontestablement, être reconnue à Bricaud ? Celle qu’il revendique lui-même dans une lettre (également en notre possession), et où il déclare “ Je suis moi-même initiateur libre depuis plus de vingt ans...”.

« Cette filiation d’initiateur libre, c’est celle, uniquement, qui remonte ( ?... ) à Claude de Saint-Martin, par Papus ou Chaboseau, aboutit soit à Chaptal, soit à l’Abbé de Lanoue, et que Van Rijnberk a analysée dans le tome II de son ouvrage “ Martinez de Pascally ".

« Plus tard, quand Bricaud voudra se rattacher aux Élus Cohen, en l’absence de documents et d’instructions, réels (et pour cause), il appliquera pour ceux qu’il appelle “ les Réaux-Croix de Martinez ” (une lettre fut également en notre possession) un Rituel qui est de sa fabrication même. Et ce Rituel, établi avant que Le Forestier ait publié chez Dorbon aîné son étude sur “ La Franc-Maçonnerie Occultiste au dix-huitième siècle et l’Ordre des Élus-Cohen”, ignore (ceci détruisant les prétentions de Bricaud...) et le rite d’expiation, par la carbonisation d’une tête de chevreau noir, sur lequel insiste particulièrement Martinez, et l’obligation de faire boire au nouveau Réaux-Croix “ le Calice en cérémonie et manger le pain mystique et ... cimentaire ”...

« Alors que le Rituel de Martinez est profondément occulte et mystérieux, celui de Bricaud ne reflète que les traditions gnostiques, les symboles de cette église, etc. Le discours au nouvel élu, est un simple commentaire des principes généraux de l’Occultisme, tels qu’on les définissait à la fin du dix-neuvième siècle ou au début de celui-ci. Et les expressions ne dépassent pas le niveau des petites brochures de propagande éditées par l’Initiation ».

Pour Ambelain et l’ordination reçue d’Élu Coën, il y a lieu de se reporter aux chartes des 3 et 28 Septembre 1943, par Bogé de Lagreze. Ambelain affirmera aussi avoir reçu une ordination lors de son travail pratique par évocation mentale ou lors du travail théurgique.

Selon l’auteur de cet ouvrage, l’absence d’une chaîne initiatique ne doit cependant pas cacher le paysage. Aucun initié ne peut remonter très loin, ce qui limite les prétentions issues du passé et seul compte finalement le travail personnel, selon une éventuelle lignée. L’initiation, du latin initium, est le début d’un long travail. Dans le cas de Martinès, ce sont les opérations et le travail des émules qui étaient importants. L’initiateur est un guide pour l’émule et c’est tout. Dans ce sens, la poursuite de la chimère d’une chaîne ininterrompue depuis une quelconque origine inconnue ou lointaine, chose parfaitement vaine et inutile, devient une stupidité, comme cela est dit dans le bouddhisme qui affirme que la recherche du commencement ou de la cause l’est aussi. Quelqu’un peut-il d’ailleurs être absolument sûr que l’initiation transmet véritablement ce que l’initiateur a reçu ? ou que les conditions, le rituel, la cérémonie ou les personnes en présence ne modifient pas quelque peu l’ensemble de la transmission ? L’important est dans les conséquences, les suites, les effets et non l’initiation elle-même.

Ambelain avait rencontré le 24 décembre 1937, au domicile de Madame Bordy, à onze heures, Messieurs Bordy, Constant Chevillon et Paul Laugénie, dit Paul de Saint-Yves, bras droit de « Monsieur Chevillon », qui était martiniste et membre de Memphis-Misraïm. Ambelain donna des conférences dans le cadre du Collège International d’Occultisme Traditionnel, dont le siège était rue Washington. Lors des conférences, il y rencontra Jules Boucher, sous le pseudonyme de Leo Ruber (Lion rouge), Claude d’Ygé (de son vrai nom Claude Lablatinière), Mme Brouard, la radiesthésiste. Ambelain déclare avoir été reçu le dimanche 24 mars 1939, à 15 heures, dans le temple sis à la Porte d’Orléans, apprenti à la Nouvelle Jérusalem des Vallées Égyptiennes : « Le Vénérable était le Frère Novelaeers, il y avait les Frères Chambellant, Gesta, Laugénie et d’autres dont j’ai oublié les noms, en tout une vingtaine de Frères ».

Dès 1942, Ambelain a œuvré avec quelques martinistes pour reconstituer les enseignements de Martinès. Au lieu d’utiliser la magie d’Agrippa, il s’orienta vers Abrahmelin le Mage. Avec le peu de documents de l’époque, il réussit à diffuser la pratique théurgique qu’il reconstitua, selon ses propres dires.

Son œuvre importante a été diffusée au sein de groupements divers. Il créa lui-même un Ordre intitulé « Ordre Martiniste des Élus Cohen de l’Univers », pratiquant une forme opérative de théurgie. Cet Ordre fut dissous par Robert Ambelain en 1964. La décision de clôture a été publiée dans la revue « L’Initiation », l’organe officiel de l’Ordre Martiniste d’Encausse, fils de Papus.

(à suivre...).

GEORGES COURTS © Chroniques de Mars No 15 // Novembre 2014 - Extraits du Grand Manuscrit d’Alger, Tome 2.


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