Gino SANDRI // Le CERCLE de Narbonne et le mystère de Rennes-le-Château

Chercher la piste de l’argent.

« Le goût inné du mystérieux, surtout du mystérieux réservé à une élite restreinte, demeurera toujours l’un des plus indestructibles sentiments humains. »

Louis Charbonneau-Lassay

Comme dans tout crime ténébreux ou dans tout mystère insoluble, l’enquêteur chevronné cherche toujours en priorité « la piste de l’argent », celle qui mène au fin mot de l’histoire ! Or, dans « l’Affaire de Rennes-le-Château » les multiples et importantes donations destinées à la réfection de l’église faites par l’abbé Saunière au moment de son installation dans le petit village de l’Aude sont évidemment un fil conducteur lumineux qui promet bien des découvertes… Quelles énigmatiques révélations se cachent en réalité au bout de ce fil cousu d’or ? Tout d’abord le fait que derrière Bérenger Saunière se trouve simplement effacée en filigrane, une figure tutélaire bien plus importante que lui-même et qui est celle de son frère, Alfred Saunière, prêtre tout comme lui, et membre actif d’un bien curieux cénacle ouvertement réactionnaire et monarchiste ayant pour nom : « Le Cercle de Narbonne »...

Pour la première fois sont donnés par Christian Doumergue dans cet ouvrage, extrêmement important pour la recherche dévolue au mystère de Rennes, des documents inédits principalement rapportés des archives départementales de l’Aude, permettant de focaliser l’attention sur une autre part du mystère, celle qui nous ramène à l’origine de l’affaire Saunière et au cœur du labyrinthe ! Grâce à cette analyse historique rigoureuse et à ces archives retrouvées et présentées ici en fac-similés, archives que tout lecteur pourra consulter à loisir dans cet ouvrage, nous pourrons mieux faire connaissance avec le Cercle catholique de Narbonne et ses riches affidés. Une fois de plus, et loin de considérations partisanes, le fabuleux explorateur de l’invisible qu’est Christian Doumergue démontre encore, grâce à ses recherches archivistiques, la profondeur de son travail basé exclusivement sur l’apport de documents anciens, exhumés des sources vivifiantes du passé.



« Il est incontestable depuis l’invention littéraire du site et de l’affaire Saunière par Monsieur Gérard de Sède et ses amis en 1957, tout le monde a cherché et personne n’a trouvé : Le fabuleux trésor de Rennes-le-Château. Le trésor de l’abbé Saunière semble résister à toute approche, à toute fouille, à toute réalité. L’énigme y gagne assurément, se fortifiant, année après année. »

Jacques Rivière, Gilbert Tappa, Claude Boumendil

Le secret de l’abbé Gélis - Bélisanne, 1996.

* * *

Il est indiscutable que la publication en 1967 du livre de Gérard de Sède : L’or de Rennes ou la vie insolite de Bérenger Saunière, curé de Rennes-le-Château a suscité un tournant décisif dans « l’affaire Saunière » ou, tout au moins, sa partie contemporaine. Comme l’a judicieusement appréhendé Christian Doumergue, qui n’a pas craint de se livrer à une minutieuse analyse de ces dits aspects, cet ouvrage a eu un impact considérable dans le grand public mais il n’est pas, comme on pourrait le penser de prime abord, à l’origine de la « ruée vers l’or ». Les chercheurs de trésors opéraient déjà sur la colline et ses alentours depuis plusieurs années. Comme il le souligne, ce fameux livre, en donnant de façon fort subtile une autre inflexion à l’affaire, causa un trouble certain aux chercheurs de la première heure.

Je repense à une conversation avec Philippe de Cherisey. Ce jour-là, nous avions répondu à l’invitation de l’équipe de production de la BBC qui réalisait les émissions d’Henry Lincoln. Ce dernier était naturellement présent, accompagné de ses futurs coauteurs. Le rendez-vous était fixé dans une salle de projection de la rue du Colisée afin de nous visionner les premières émissions et de nous exposer les projets en préparation. L’entretien se poursuivi lors du déjeuner dans la Galerie des Champs Elysées. À l’issue de ce repas, Philippe me suivit pour m’accompagner jusqu’au Chatelet. Profitant de cette belle journée ensoleillée, nous descendîmes à pied les Champs Elysées. Philippe, tout à ses réflexions, était intarissable. Il retrouvait ses réflexes de comédien. À la hauteur du square du Rond-Point, il s’arrêta brutalement comme sous le coup de la surprise et de l’indignation et me déclara sans transition : « J’ai remarqué une erreur d’importance dans le livre de Louis Vazart ; j’en ai parlé à Plantard qui m’a répondu : c’est très bien comme cela. » Il enchaîna aussitôt, semblant changer de sujet : « Tu comprends, lorsque nous préparions le livre de Gérard de Sède, nous avons fait de l’abbé Saunière un personnage de roman, un personnage qui n’a jamais existé ! » Cette affirmation me troubla aussitôt et j’eus immédiatement l’intuition que ces propos d’apparence anodine révélaient une situation beaucoup plus subtile.

Quelques jours plus tard, je retrouvais Pierre Plantard qui désirait connaître ce qui s’était dit lors du déjeuner auquel il n’avait pas assisté. J’en profitai pour évoquer ma conversation avec Philippe afin d’obtenir un complément d’explications. Comme souvent, il ne répondit pas directement en orientant la conversation dans une autre direction afin de renforcer l’ambigüité. Fixant sur moi son regard acéré, Pierre Plantard se lança alors dans un développement sur la méthode qui consiste à bâtir un roman en oscillant constamment entre faits historiques et fiction romanesque, le tout pouvant être exploité sur une durée assez longue. Selon lui, un procédé d’une telle nature, reposant sur un canevas soigneusement élaboré au service d’un plan d’ensemble devait nécessairement exercer un charme indéfinissable sur les esprits à leur insu. Certains penseront intoxication, d’autres, processus magique.

Il poursuivit alors, changeant apparemment de sujet en évoquant plus précisément le curé de Rennes-le-Château. Nous en revenions donc à Philippe de Cherisey voulant certainement laisser penser que ce dernier n’avait rien compris ! Je perçu alors ce que Pierre Plantard me suggérait ; pour construire les assises du héros du roman, il avait sciemment et délibérément confondu les deux frères Saunière, Bérenger et Alfred.

En ces années où la littérature sur l’affaire Saunière n’avait pas encore connu la croissance exponentielle que l’on sait, le personnage d’Alfred apparaissait de temps à autre sans que l’on puisse lui assigner un rôle précis. Que n’ai-je entendu sur le personnage ! À Montazels ou encore à Rennes-les-Bains, les témoignages ne pouvaient que susciter le doute, à Rennes-les-Bains surtout où avait pris sa retraite un ancien fonctionnaire des archives départementales. Ce dernier me livrait, comme à d’autres, des confidences ou plus exactement des rumeurs, qui faisait de l’ancien ecclésiastique un personnage de roman, rumeurs qui, faut-il le préciser, m’ont toujours laissé perplexe.

Toutefois, quelques publications qui touchent de près ou de loin (parfois de très loin) l’affaire Saunière, ont marqué la décennie qui couvre approximativement les années 1984 à 1995. Je pense naturellement au livre de Jean Robin qui, dans une démarche critique voire provocante, revisite l’histoire à l’aune d’une vision empruntée à René Guénon mais surtout, il faut mentionner Gérard Galtier dont l’important travail injustement négligé apporte une contribution essentielle au dossier, bien que le champ de son étude ne concerne pas directement cette affaire.

Sa démarche présente un double intérêt ; s’il consacre une part importante de sa publication au milieu sociologique et aux courants politico-mystiques et ésotériques, sans oublier les sociétés dites secrètes qui touchent la région qui va de Toulouse à Narbonne, il mentionne l’affaire Saunière en mettant l’accent sur le rôle méconnu du frère. Prenant appui sur les éléments comptables disponibles dans les archives du curé de Rennes-le-Château, Gérard de Sède met en évidence des rentrées financières provenant des dons de membres de la haute société de la région. Or, dans cette collecte, on constate que c’est Alfred Saunière qui use de son crédit pour que son frère bénéficie de ces dons. À ce titre, il joue un rôle clef dans le financement de la première tranche des travaux. Comme me le disait malicieusement Alain Féral lors de la sortie de ce livre, alors que nous dinions un soir à Carcassonne, « pour trouver les fameuses sociétés secrètes dont on parle tant (on en parlait déjà), Saunière n’avait pas besoin d’aller à Paris ! »

C’est dire tout l’intérêt du dossier que nous soumet Christian Doumergue car la documentation qu’il a mise au jour nous montre de façon irréfutable le monde dans lequel Alfred Saunière évoluait et la haute considération dont il jouissait dans cette société alors si fermée. Pour être précis, il s’agit naturellement de la noblesse locale dont l’engagement politique était notoire.

De nos jours, on peine à imaginer ce que signifiait, aux débuts de la Troisième République, le clivage entre les « deux France » et le climat de passion, de haine et de violence qui sous-tendait la vie politique. Comme toujours en situation conflictuelle, on assistait à une polarisation réductrice des positions respectives qui masquait une réalité des plus complexe. D’un côté, il y avait les républicains, anticléricaux et dont les fractions les plus extrêmes professaient ouvertement la suppression de la religion ; à ceux-ci s’opposaient ceux qui défendaient ce qui leur semblaient les assises traditionnelles de la société française. C’étaient essentiellement des royalistes.

Pour comprendre cet état d’esprit, un bref retour en arrière s’impose. Pour une partie de la population, la Révolution française avait représenté un violent traumatisme et une surprise. Loin de se remettre en cause, c’était l’incompréhension qui prévalait. Comment tout ce qui constituait l’assise traditionnelle du royaume de France avait pu être ainsi abattu en quelques mois ? Comment expliquer ce choc incompréhensible si l’on rejette à priori toute analyse sociologique ? Seules des forces voulant détruire l’ordre divin en étaient la cause et, pour réussir un tel plan politique, seul un complot minutieusement préparé pouvait être la solution de l’énigme. Au début du XIXe siècle se développe une littérature qualifiée de contre-révolutionnaire qui vise à redonner à la France des assises politiques et religieuses traditionnelles car si la France a failli, c’est parce qu’elle s’est détournée de la Providence. Face aux blasphèmes du siècle des Lumières et de la Révolution, un mot d’ordre apparait : la réparation. Mais, pourquoi la France s’est-elle détournée de la Providence ? Sous quelle influence ? Autrement dit, qui est l’âme du complot ? Nous l’avons vu, le siècle des Lumières et ses philosophes sont tout particulièrement en cause et, pour certains, les loges maçonniques deviennent une cible privilégiée car cette conspiration ne peut qu’être ourdie par des sociétés secrètes ! Toutefois, du fait de leur nature même et de leur recrutement, le courant antimaçonnique reste marginal jusqu’en 1871. Ajoutons rapidement que ce contexte non dénué de catastrophisme révèle un terreau favorable à la renaissance du mysticisme et d’un certain prophétisme. Chez quelques uns s’installe un climat d’attente eschatologique. Les prophéties qui préparent la restauration du Comte de Chambord, Henri V roi de France bénéficient d’un regain d’audience. En 1883, la mort du comte de Chambord, dernier représentant de la branche ainée des Bourbons, plonge les royalistes français dans le désarroi. Beaucoup se font une raison et acceptent « la fusion » avec la tendance orléaniste des royalistes mais ce n’est pas le cas de tous. Les partisans de la « survivance » de Louis XVII existent et leur tendance au mysticisme entretient un étrange climat. Les prophéties de Nostradamus retrouvent leur audience. Dans cette atmosphère si particulière, il n’est pas jusqu’aux apparitions mariales qui relèvent de ce contexte.

En 1871, la défaite face à la Prusse précipite la chute du Second Empire. À l’aube de ce qui devait devenir la Troisième République, les royalistes emportent la grosse majorité des représentants élus à l’Assemblée nationale. Mais les choses ne se révèlent pas aussi simples qu’elles ne le paraissent. Les royalistes se divisent entre légitimistes, qui suivent le comte de Chambord qu’on appelle déjà Henri V, et les orléanistes qui soutenaient un descendant de Louis-Philippe. Les orléanistes sont proches de la bourgeoisie d’affaires mais les légitimistes représentent surtout la France rurale qui constitue alors l’essentiel du pays. Si la bourgeoisie d’affaires est disposée à s’entendre avec une partie des républicains en leur concédant l’anticléricalisme à une condition expresse et non écrite, que l’on aborde jamais la question sociale, les légitimistes sont d’ardents défenseurs de l’église catholique et les conditions de vie des classes défavorisées sont pour eux un sujet incontournable comme le montrent les prises de position du comte de Chambord. D’ailleurs, l’idée des cercles catholiques est propre à cette tendance politique. C’est précisément dans ce parti militant qu’Alfred Saunière fait preuve d’un engagement sans faille au cœur de l’aristocratie locale. Il faut avoir à l’esprit qu’à l’heure où les anticléricaux visent la suppression des congrégations et la récupération du mythique « milliard » de ces mêmes congrégations puis la séparation de l’église et de l’état, un tel engagement, dans une atmosphère qui confine à la guerre civile n’a rien d’anodin.

Mais il y a plus, car, comme le suggère Gérard Galtier, c’est dans cette région et à cette époque et dans ce milieu que vont se côtoyer, quelques acteurs et non des moindres, d’une opération fort trouble. Pour bien comprendre la situation, un retour sur l’histoire s’impose. J’ai évoqué le profond clivage entre les deux France, clivage politique dans lequel la question de l’anticléricalisme va devenir l’élément moteur propre à cristalliser les positions des uns et des autres. Dans un tel climat de violence verbale ou physique, la fraction la plus conservatrice qualifiée de réactionnaire par ses adversaires, va jouer la carte de l’antimaçonnisme qui prend alors une ampleur inouïe. Il faut toutefois admettre qu’à cette époque, les loges maçonniques de France qui finissent, au terme d’une mutation amorcée vers le milieu du XIXe siècle, à ressembler de plus en plus à un parti politique, représentent une cible de choix. Le secret dont est censé s’entourer (...).

(EXTRAIT de la PRÉFACE).

Gino Sandri – © Les Chroniques de Mars, numéro 16 - mars 2015.

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