OBJECTIF MARS // Michel GRANGER // Ces supposés-Martiens qui nous hystérisent

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Depuis que l’œil nu humain a repéré cette drôle d’étoile rougeoyante qui, périodiquement, accroît sa luminosité au point de rivaliser avec les astres les plus brillants du ciel, la planète Mars, reine de l’excentricité au sens propre, semble exacerber notre imaginaire qui veut à tout prix la peupler de créatures plus ou moins formatées à notre image.

Mais l’ajustement progressif visuel et psychique a été impitoyable : les supposés Martiens, de génies constructeurs contemporains aux prises avec leur climat, ont été réduits à de vulgaires microorganismes luttant pour leur survie, non sans passer par une phase ufologique, puis "égyptologique"… Un bilan catastrophique pour la gent martienne.

Tout aurait commencé quand les Romains ont fait de Mars le dieu de la guerre ; selon un "mythologicomaniaque" du WEB, la couleur rouge de la planète aurait pu être attribuée au sang déversé par ses habitants au cours de gigantesques batailles ! Ainsi l’idée de peupler Mars de créatures sanguinaires serait plus que deux fois millénaire et non une invention de l’écrivain H. G. Wells ou du réalisateur de cinéma Tim Burton.

Plus sérieusement, la saga des Martiens a débuté à l’ère post-galiléenne quand l’amélioration des performances des instruments grossissants d’optique de type lunettes ont permis de rapprocher considérablement le sol martien de l’œil humain et, partant, de son cerveau très imaginatif.

En 1877, Giovanni Schiaparelli (1835-1910), astronome milanais, grâce à un télescope performant pour son temps, perçoit des marques linéaires – des stries – sur le disque martien ; croyant y discerner un maillage aux allures géométriques, il en dessine une géographie détaillée avec des déserts, des montagnes, des mers, des fleuves, des forêts et des prairies verdoyantes ! De façon équivoque, il parle de canali qu’on traduira non pas littéralement par chenaux mais par canaux. Le peuplement de Mars fait ses premiers pas dans l’esprit humain.

L’affaire des « canaux »

Les observations de Schiaparelli et son interprétation auraient été vite oubliées sans le renfort de Sir Percival Lowell (1855-1916), un riche intellectuel dilettante américain qui va en relayer la propagation. Quelques mois seulement après avoir fait construire son propre observatoire astronomique, à Flagstaff, en Arizona, sur la colline qu’il appellera Mars Hill, il décrit « un réseau de lignes et de taches pareil à un voile de femme » et élabore déjà sa théorie martienne.

C’est lui qui quadrille le sol martien d’énormes fossés parallèles en un réseau digne d’’une toile d’araignée. En 1894, ses dessins montrent 184 canaux (deux fois le nombre de Schiaparelli), puis 440 ; en 1900, plus de 1000 ! Des voies d’eau reliant entre elles des « oasis » (taches triangulaires) dans lesquelles il voit des centres de population entourés de végétation.

« Mars est habitée et nous en avons la preuve absolue », affirme-il.

A quoi s’activent donc ces supposés Martiens ?

Lowell, qui est un pacifiste socialiste, les voit, non pas belliqueux, mais occupés à œuvrer pour l’irrigation de leur planète avec les canaux. La pénurie d’eau sur Mars nécessite « une communauté d’intérêt sous peine de mort » et il y règne une oligarchie d’une élite bénévole tournée vers le bien commun. En clair, les courageux et industrieux Martiens ont mis en chantier une formidable infrastructure de génie civil pour canaliser des millions de tonnes d’eau depuis les calottes glaciaires martiennes sur des milliers de kilomètres ! Ne sommes-nous pas en train de faire de même, plus modestement, avec les travaux du canal de Panama ?

Pour Lowell, les Martiens ne sont pas forcément des humanoïdes. Du fait de la pesanteur de 0,4 par rapport à la Terre, il les voit 3 fois plus grands que nous (des géants) mais aussi supérieurs à nous mentalement et en intelligence. Ce qui rejoint l’idée de l’astronome allemand, J. E. Bode (1747-1826), qui, un siècle plus tôt par calcul, avait déterminé que les Martiens devaient être plus « spirituels » que les Terriens.

Hélas le télescope de Lowell semble frappé d’hallucinations à travers les fantasmes de son utilisateur : nombre d’astronomes professionnels ne voient pas ces canaux. Le grand biologiste spiritualiste Alfred Russel Wallace (1823-1913) est le premier à proposer une origine naturelle aux raies linéaires martiennes.

Les premières mesures spectroscopiques de 1933 (eau sur Mars très très rare) n’entament en rien le mythe populaire des Martiens qui de constructeurs pourraient être aussi colonisateurs. A preuve, l’épisode de 1938 quand Orson Welles (1915-1985) simule un débarquement sur Terre de Martiens pour l’Halloween et crée un effet de panique dans l’Etat américain de l’Illinois en diffusant une adaptation réaliste radiophonique de la Guerre des Mondes, roman imaginaire de son presque homonyme H. G. Wells. Révélant qu’une frange de la population US était conditionnée par tout ce folklore autour de l’existence possible de Martiens « supercivilisés », voire envahisseurs et dangereux.

De même, les images des sondes spatiales Mariner 4 (1965) et 9 (1971) n’effacent pas, loin de là, le mythe des Martiens de l’inconscient collectif humain dans lequel il s’est profondément incrusté Si bien que quand on s’interrogera sur la provenance des fameux « objets volants non identifiés », il parut encore évident de les voir arriver de Mars.

A bord des ovnis : des Martiens

Lorsque le phénomène ovni (ou ufo en américain) fait irruption dans notre environnement atmosphérique à la fin de la dernière guerre mondiale, l’idée s’insinue vite : qui peut piloter ces engins spatiaux sinon les Martiens ?

Avec quelques cas célèbres de pseudo-observations décrivant des nains de couleur verte ou bleue sensés sortis d’un engin volant posé, [Hopkinsville (1955), Valensole (1965), etc.] et un coup de pouce de la science-fiction américaine qui les a déjà dessinés dans les pulp magazines depuis des décennies, l’amalgame est vite opéré entre les petits hommes verts et les habitants de Mars.

C’est l’époque des Martiens débarqués de leur soucoupe volante venus faire la cueillette de la lavande en Provence ou nous offrir quelques galettes (cakes) (Eagle River, 1961).

Surtout que certains ufologues jouant aux extralucides ont cru déceler, dans les « vagues du phénomène », une périodicité en rapport avec les positions d’opposition de la planète Mars (quand elle est la plus rapprochée de la Terre).

Jacques Vallée fut de ceux-ci qui, fort de son bagage en informatique avec laquelle on peut si facilement établir des corrélations entre deux événements aléatoires, permirent aux Martiens de franchir une période peu propice à leur existence puisqu’il s’avérait de plus en plus scientifiquement certain que les conditions sur Mars étaient bien incompatibles avec l’existence actuelle d’une vie évoluée.

Il est vrai qu’à cette époque les dates des vagues d’ovnis étaient peu nombreuses et qu’à partir d’un tout petit échantillon, il est quasi possible d’établir une corrélation avec n’importe quoi. Cela, J. Vallée aurait dû le savoir mais il se garda bien de soulever le problème, préférant lancer les ufologues sur la piste martienne lui qui, plus tard, saurait aussi le faire sur des thèses encore plus discutables.

Mais qu’à cela ne tienne l’obsession martienne n’était pas prête de nous lâcher et on voit encore des journalistes inspirés du 21ème siècle faire référence aux Martiens dès que quelque chose d’insolite est repéré au-dessus de nos têtes. Et aux « petits hommes verts » dès qu’il est question de Mars (Science & Vie, novembre 2015) !

Mais survenait alors dans notre imagination la période des Martiens bâtisseurs de pyramides avec l’alerte en 1980 marquant la découverte du Sphinx martien.

Les constructeurs martiens de pyramides

Sur une image du sol martien prise par la NASA quatre ans plus tôt (mission Viking Orbiter 1 et 2), deux ingénieurs fouineurs dénichent un accident de terrain (si j’ose dire) qui ressemble à une tête dirigée en direction de la caméra de la sonde. C’est d’ailleurs l’annotation (« tête ») qu’ils constatent griffonné sous le nom de code de l’image, laquelle ne semble pas avoir troublé ses découvreurs officiels, très peu curieux au demeurant à l’époque ; ils se seraient empressés de la classer, la mettant sur le compte « d’une bizarrerie d’ombre et de lumière ».

L’affaire se complique lorsque d’autres vues du « tumulus martien » montrent toujours le « visage » avec des détails stupéfiants (certains crurent y reconnaître le visage de Jésus représenté sur le Suaire de Turin !) tels une coiffe style némès, etc. Surtout que l’examen de la zone environnante révèle des espèces de pyramides sortant du sol martien…

Du coup, Mars se retrouve de la sorte associée à l’Egypte en un tour de passe-passe plutôt stupéfiant quand on sait que le terme égyptien Al Quahira (conquérir), désignant aussi Le Caire, la capitale égyptienne, provient à l’origine du mot d’origine grecque al Qahir qui signifie Mars !

Pendant 10 ans, les spéculations vont aller bon train sur les monuments archéologiques martiens semblant accréditer une civilisation comparée à celle, sur Terre, de la Grèce antique. Il fallut envoyer des sondes sur place pour qu’en 1998, il soit définitivement établi que la fameuse « face » n’était qu’un malin jeu de lumière venu nous titiller l’intellect. Toute une classe d’astroarchéologues amateurs n’en accepta le verdict et, même aujourd’hui, on voit parfois quelques-uns encore exprimer leurs convictions qu’il existe sur Mars les vestiges d’une "égyptologie".

Le mythe des Martiens, qu’ils soient constructeurs de canaux ou d’édifices ou/et techniciens de l’aéronautique, a la vie dure. Même si la réalité va imposer sa loi à ces habitants de l’impossible

Des martiens qui l’ont saumâtre en 2015

Depuis quelques années, la fièvre martienne semblait quelque peu retombée. C’était sans compter sur la perte de prestige de la NASA qui, privée d’une bonne partie de ses budgets et nostalgique de son ancienne gloire, tente par tous les moyens de relancer la question de la vie martienne… en agitant l’épineuse question de la présence d’eau sur la planète, laquelle serait « consubstantielle » à celle de la vie. Principe anthropomorphique s’il en est, mais tellement propice à spéculer.

La preuve de cette relance en est dans l’annonce fracassante de septembre 2015 selon laquelle certaines lignes (« trainées ») qui entaillent les pentes du relief martien photographiées par la sonde Mars Reconnaissance Orbitor (MRO) pourraient être dues à une présence d’eau antédiluvienne. Mais tout cela on le sait depuis plus de 40 ans !

Quand les caméras de la sonde Mariner 4 avaient montré des raies et des « oasis », quand Mariner 9, en 1971, avait aussi révélé des « vallées sinueuses », tout cela pouvait passer comme les restes de rivières martiennes. Mais des quantités infinitésimales de cette eau pourraient avoir subsisté ? Certaines « coulures » visualisées par l’imageur de MRO le laisseraient supposer. Le qualificatif de « découverte scientifique majeure » a été lancé. Et, bien sûr, la question d’une vie actuelle dans cette eau saumâtre saturée en sels (on parle de perchlorates), quoique peu probable, a été posée. Même si ce n’est pas de l’eau à proprement parler, contenant des sels, qu’a cru identifier la NASA mais des sels hydratés rendus visqueux. Donc il est malhonnête de proclamer que de l’eau coule aujourd’hui sur Mars.

Quant aux Martiens, réduits aujourd’hui à l’état d’hypothétiques bactéries extrêmophiles ultra-résistantes vivant dans ces sels agressifs, leur origine n’est plus remontée au 18ème siècle, ni à l’Antiquité, mais à quelques milliards d’années (3 à 4) si, tel que répété, Mars a pu abriter une civilisation quand l’eau existait en abondance sur une planète qui ne devait pas être rouge ? Les bactéries actuelles en seraient les uniques "descendants".

Avec cette nouvelle hypothèse plus que hasardeuse, l’exploration spatiale peut continuer à nous balader à coup de communiqués, la presse naïve peut gloser, toujours prête à tout gober et satisfaire ce qu’il reste de notre imaginaire qui, cette fois, risque peu de se voir déçu avant longtemps même si les Martiens n’ont jamais existé.

Un texte inédit de MICHEL GRANGER pour les Chroniques de MARS © décembre 2015.

Crédits photos // Nasa & DR.



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