Myriam PHILIBERT - Paroles de déesses - le féminin sacré - les divinités primitives

Le Mythe des Déesses Mères – Féminin sacré et Tradition Primordiale #3

Chantez Ishtar, la plus auguste des déesses !... Elle est toute joie. Elle est vêtue d’amour ; Elle est pleine de séductions, de charmes et de volupté.

(...)

Ses lèvres ont la douceur du miel ; sa bouche c’est la vie. A son aspect, les rires s’épanouissent... Celle qui aime exaucer, prouver son amour et sa bonté, Et dans les mains de qui est la bienveillance, c’est elle...

(Hymne à Ishtar.)

L’image de la féminité n’est pas comparable d’une époque à l’autre et d’une culture à l’autre. Certains critères sont prépondérants et d’autres sans intérêt. Tout est question de mode. La femme entièrement voilée de l’islam donne de la part féminine du plan divin une autre approche que les nus d’Ingres. La maternité pudique de certaines Vierge à l’enfant, l’érotisme outrancier de la publicité ou de l’affichage, l’iconographie réaliste mais sacrée du tantrisme ne mettent pas en valeur les mêmes qualités, chez la déesse ou chez la femme. En Inde, chaque femme est potentiellement une déité. Elle acquiert ici une valeur extrême.

La femme et la mère entrent parfois en concurrence, quand on aborde les critères de beauté. Aux temps anciens, la mère représente la féminité absolue. Le plaisir, l’amour, la sexualité n’ont d’autre aboutissement que la procréation d’enfants et la perpétuation de l’espèce. Comme la Déesse, la femme se doit d’être féconde. En revanche, dès que l’on aborde des mythologies un peu sophistiquées, divers traits spécifiques sont soulignés.

Dans les sociétés les plus archaïques, il semblerait que l’on puisse mettre en avant l’antériorité de la Mère par rapport au dieu. Ce cas de figure peut être encore patent à Sumer. Ainsi, Nammu est la Déesse par excellence. Son nom signifie « Mer » et elle apparaît en mère du Ciel et de la Terre. En fait, elle génère une sorte de Montagne cosmique formée de la terre, Ki, et du ciel, Anu, mélangés. Ces deux-là finissent par se séparer. Comme couple, ils donnent la vie à Enlil, le dieu de l’Air. Précisons que Nammu, la Mer, se distingue nettement d’Enki, le dieu de l’Abîme ou de l’Océan, qui apparaît plus tard dans la hiérarchie des divinités sumériennes. Ultérieurement, ce type de concept, où la mère universelle a la préséance, s’estompe avec les sociétés patriarcales. Le dieu suprême et masculin ou le roi, son représentant sur terre, deviennent les seuls référents.

La féminité

Pour l’homme préhistorique, la féminité et la maternité vont de pair. Cependant, diverses approches en sont données. A l’époque aurignacienne, la vulve est privilégiée. Plus tard, au périgordien, la femme toute entière se voit magnifiée, glorifiée, adulée. Ventre, seins, sexe parlent d’une vie débordante et sans doute infinie. Le magadalénien centre à nouveau son regard sur le ventre plein d’une potentialité sans limites.

À côté d’images relativement réalistes et facilement identifiables, une forme de symbolisme se montre : des triangles, des cercles, des vulves. La féminité semble se limiter à cela. Mais souvent des signes associés apparaissent pour témoigner de la complémentarité des deux aspects sexués de la vie chez les espèces supérieures.

Dès les débuts, la Déesse ne reste pas unique, comme manifestation. La Vénus de Laussel a un double ou une fille. Jeune fille et mère mûre se complètent, étoffant l’image de la Dyade.

Les civilisations du postglaciaire goûtent aux joies de l’existence dans un monde qui se dit paradisiaque et la femme devient rapidement la courtisane, qui fait perdre la tête aux dieux, aux rois, aux héros et aux hommes. Gilgamesh reste le seul être qui repousse les avances de la grande déesse Inanna-Ishtar, ce qui lui vaudra quelques déboires dans sa quête de l’immortalité. Peu à peu, une diversification des tâches, dans cette nouvelle société, sert de caution à la multiplication des déesses, chacune ayant en charge un aspect spécifique de la vie sociale.

À ce titre, un poème sumérien, Enki et Ninmah, est édifiant. Un dieu et une déesse suprêmes se disputent à propos de leurs mérites réciproques dans l’ordonnancement du monde et Enki s’avoue très satisfait de ce qu’il a pu réaliser. Or, sa fille Inanna fait un caprice et mène grand tapage car elle estime avoir été flouée et n’avoir reçu aucun office. Elle dresse le répertoire des fonctions des différentes déesses : Aruru, en patronne de la Mise-au-monde, Ninisinna, en courtisane du temple, Nisaba, ayant en charge l’écriture, Nanse, responsable des produits de la mer. Bref, seule Inanna a été oubliée. Le père, fâché d’être pris en défaut, vante alors les mérites de sa fille chérie, qui porte un vêtement masculin, détient le bâton du berger et annonce à tous, les guerres.

À elle seule et selon les textes, Inanna semble représenter plusieurs fonctions. Elle est connue, probablement à une date très ancienne, comme déesse de l’Amour. Plusieurs poèmes mettent en lumière ses aventures amoureuses avec des mortels, Doumouzi et la lignée des premiers rois plus ou moins légendaires. Cependant, dans le texte Enki et Ninmah, une autre des filles d’Enki assume ce rôle. Ici, Inanna se montre en guerrière indomptable et d’une fermeté qui en impose. La réunion de ces deux aspects conduisent inévitablement au troisième, la relation avec la planète Vénus qui accompagne le Soleil dans sa course, soir et matin.

La féminité se conçoit également sous un quadruple aspect, en Égypte, selon ce que dévoile Isha Schwaller de Lubicz. Certes, le principe féminin demeure un, mais il n’est accessible que si l’on en détaille les divers états. Quatre grandes déesses définissent ces aspects spécifiques. Ce sont Aset (Isis), Nebhet (Nephtys), Net (Neith), Serqet (Selkis).

Isis est le principe féminin de la Nature, comme siège et lieu de toute activité. Elle a pour rôle d’être l’aimant qui attire la semence mâle et en provoque le jaillissement. Elle correspond à la « passivité agissante » de la féminité et à la mère de l’existence. Ses larmes (principe fluide) ont un pouvoir spiritualisant. Elles n’agissent pas sur le corps inanimé d’Osiris mais sur son djed - colonne vertébrale ou arbre de vie. Ce dernier peut, dès lors, rendre active la sève qui gît en lui. À côté, Isis est également la substance maternelle qui, dans le marécage, geste et nourrit Horus, lequel révélera plus tard l’essence spirituelle de son père Osiris.

Pour sa part, Nephtys met en œuvre la passivité négative de la féminité. De nature subtile, elle corrompt pour donner la vie. Elle est immanente à Isis dans sa fonction de pleureuse, ce qui provoque la putréfaction et contribue à amener à la vie Anubis, celui qui digère, le frère d’Horus, mais dans une totale opposition.

La déesse primordiale Neith implique la Féminité spirituelle animatrice, la double énergie lumineuse, sans forme, qui provoque la formation par fixation des compléments. Première et vierge, elle « met au monde » avant que cette réalité ne soit effective. Elle suppose l’extrême dilatation qui provoque la contraction. Archère, elle a comme attributs des flèches croisées, indiquant qu’elle fixe la substance. Le mouvement de sa navette, enfin, tisse la première matière du Monde.

Selkis donne l’image de la féminité sexuelle. En elle se situe la puissance ténébreuse et/ou la contraction qui provoque la dilatation. Le scorpion qui redresse sa queue par peur rend parfaitement le sens symbolique de la fonction et le phonème qui lui est attaché. Dans cet ensemble, deux couples se dessinent : féminité active et passive d’une part, et spiritualité en opposition à la sexualité de l’autre.

La féminité se pense également en termes d’opposition à la masculinité. Cet antagonisme lié à une différence fondamentale de nature et de potentialité peut être maîtrisé ou exacerbé. Dans chaque individu, qu’il soit mâle ou femelle, survit une part de la polarité opposée. La réalisation vient d’un un savant équilibre des deux « natures », ce qui est l’état d’androgyne.

Ce dernier surpasse ou transcende les apparents conflits entre les valeurs antagonistes. On distingue l’androgyne qui constitue l’aboutissement d’une quête et un équilibre parfait, de l’hermaphrodite, être qui possède les caractéristiques sexuelles du mâle et de la femelle. Il faut chercher alors dans la mythologie le modèle en Hermaphrodite, le fils d’Hermès et d’Aphrodite. Dans les traditions archaïques, que ce soit à Sumer ou en Egypte, les divinités primitives et primordiales passent pour avoir simultanément les deux qualités. Ainsi en est-il, par exemple, de Neith.

Les grands dieux réunis en un tout contemplent leur mère, dieu et déesse à la fois. (Hymne à la déesse Neith dans le temple d’Esna.)

Selon celui qui la regarde, la féminité offre des réalités très différentes. Parfois, l’attrait sexuel peut être mis totalement à l’écart. Ainsi, certaines représentations demeurent inclassables. Dans l’art paléolithique d’Allemagne, apparaît une curieuse statuette en ivoire. Compte tenu des contraintes imposées par le matériau, elle offre un déhanchement qui incite à la classifier parmi les femmes, mais elle n’a aucune des rondeurs qui caractérise ce sexe, à l’époque incriminée. Aucun signe sexuel significatif ne la caractérise. En revanche, elle porte un appendice levé vers le ciel, généralement interprété par les commentateurs comme un bras, alors qu’il s’agit plutôt d’une aile, semble-t-il, à moins de lui prêter trois bras. Un moignon, en effet, manifestement brisé, prend appui immédiatement au-dessous. Nous nous trouvons donc en présence d’une sorte d’ange ou de fée, qui plaide en la faveur d’un état d’androgyne manifeste, dépassement de la condition sexuée.

L’épouse ou la courtisane

Toutes les belles n’atteignent pas le détachement et le côté aérien de cette représentation. La féminité est faite, aussi, de provocation et d’incitation au plaisir. En Mésopotamie, le rôle de la courtisane demeure sacré et la prostitution rituelle se déroule habituellement dans l’enceinte du temple. Ninisinna fait office de hiérodule « officielle » dans le panthéon. Cependant, Inanna-Ishtar accomplit généralement cette fonction, auprès des rois successifs. Comme épouse, elle est chargée d’une mission de la plus haute importance car elle doit commémorer l’hiérogamie du Ciel et de la Terre, qui s’actualise au travers du mariage de printemps.

Epouse et courtisane semblent s’exclure. En fait, il faut attendre un état évolué de la société pour que ce soit le cas. Inanna-Ishtar assume parfaitement plusieurs rôles, égale à elle-même, d’une force de caractère étonnante. Elle s’illustre à la guerre, martiale et fière, tout en se fardant et en s’attifant de façon osée pour séduire ses prétendants.

À son image, dans l’Antiquité et jusqu’au Moyen Age encore, la femme proposait son corps à celui qui entrait dans sa demeure. Le geste d’Inanna à l’encontre de Gilgamesh est le même que celui des femmes celtes qui offraient leur couche à tout seigneur passant dans leurs terres. Sans cette proposition amène et très libre, Arianrhod n’aurait pu avoir les jumeaux, Dylan et Lion-à-la-main-ferme.

La maternité conservait alors un caractère de fraîcheur et demeurait une bénédiction, pour la population tout entière. Qu’importait comment l’enfant avait été conçu : il était là, fragile mais unique et si important dans la ligne de continuation sans faille de l’espèce. L’orgie, impliquant le retour aux origines de la vie, décuplait la vitalité des hommes et favorisait celle du bétail et des récoltes.

Cependant, cette licence n’est pas acceptée par tous. Grecs et Romains ne tolèrent pas que leurs épouses soient volages et se laissent séduire par d’autres hommes. Zeus ou son homologue, Jupiter, prônent la femme au foyer, fidèle jusqu’en dernière extrémité.

De ce fait, cette dernière se doit d’être vantée par les poètes et les artistes. Héra, soeur et femme de Zeus, se voit portraiturée en épouse volcanique, ou en mégère, jalouse et possessive, toujours prête à se venger des nouvelles conquêtes de son mari volage. En définitive, elle se montre bien moins autoritaire que ne l’exigerait sa fonction, sauf en ce qui concerne le roi des dieux qui, malgré sa prestance, tremble devant ce conjoint acariâtre. Chez les Romains, l’aspect positif et surtout moral du rôle est mis à l’honneur. Junon demeure l’épouse à jamais loyale et réservée de Jupiter.

Chacun des deux aspects opposés de la féminité a un côté négatif. La courtisane sacrée finit par devenir la femme de mauvaise vie, débauchée et consumée de pêchés. Sheela-na-gig, en Irlande, manifeste sur les chapiteaux romans le sommet monstrueux du vice. Quant à l’épouse, délaissée par le mari en mal d’aventures, et qui rumine sa vengeance, elle finit par se montrer en sinistre sorcière ou en marâtre. Les contes savent si bien la dépeindre avec un menton en galoche, un nez crochu, d’horribles verrues et pas de dent, la tête mal peignée et un fichu noué au cou, les doigts griffus, le dos tordu et penchée sur quelque mixture dont il est préférable d’ignorer la composition.

La mère au foyer

La féminité et la maternité, qui sont deux aspects concrets de l’une des deux polarités de l’univers, entrent-elles en opposition ? Au paléolithique déjà, les jeunes filles font concurrence à la mère dont le ventre sans cesse fécond finit par la faire dériver vers la matrone obèse et impotente. La première a la candeur et les formes élancées de la jeunesse alors que l’autre prend du poids, dans tous les sens du terme, au fil des maternités.

Héra est l’archétype de la mère au foyer. Elle appartient à une lignée de « Mères » inaugurée par Gaïa. Toutes épousent leur propre frère pour valider le rite de l’hiérogamie et légitimer la descendance. Rhéa, fille de la Terre et du Ciel entretient le flambeau, en se mariant avec Kronos et en lui donnant des enfants sans compter. Sorte de doublet de Rhéa, Héra représente la troisième génération, plus ancrée dans la matérialité d’un univers en devenir. Son jeune frère Zeus la viole pour être sûr de l’épouser. La fille mère est totalement passée de mode, dans la Grèce civilisée. Héra, en fait, souhaitait rompre avec une tradition féminine solidement ancrée dans la famille, mais l’atavisme transmis ici de mère en fille a été, en définitive, le plus puissant et elle n’a pas réussi à en finir avec le modèle ancestral. Elle subit cette loi avec toute la fougue de son caractère rebelle et révolté contre l’hérédité, ce qui donne au couple Zeus/Héra une violence sans égale.

Cependant, la grande déesse a besoin d’assistance. Sa tante, Hestia, devient la déesse du feu domestique. Rappelons que le feu est sacré chez tous les peuples d’origine indo-européenne. Toute famille entretient le sien, selon un rituel immuable et le feu de la cité, qui représente la collectivité, ne doit jamais être éteint sauf lors de circonstances exceptionnelles. Un rituel nécessitant une pureté quasi absolue caractérise cette charge. La déesse Hestia est la fille aînée de Kronos et Rhéa. À ce titre, elle reçoit les prémices du sacrifice fait aux divinités. Elle appartient au cercle restreint des déesses à qui Zeus a confié le privilège de l’éternelle virginité. Mais à la différence d’Athéna, elle se refuse énergiquement à participer à tout conflit ou toute guerre. Lors de l’épisode de la pomme de la discorde qui finit devant l’arbitrage du beau Pâris, elle s’était tenue à l’écart, en toute conscience.

À Rome, elle devient Vesta. Une cohorte de prêtresses, les Vestales, assure l’entretien du feu sacré. Elles ont pour obligation de demeurer vierges pour ne pas faillir à leur tâche. Lorsqu’elles sont âgées, elles peuvent quitter le temple et reprendre une vie plus conventionnelle. Il y a d’autres mères au foyer, mais dans une acception un peu différente. La terrifiante Cybèle se vengeant de la trahison de son amant sait se manifester comme l’épouse discrète du roi Gordias.

Certains des aspects de la Vierge Marie la présentent comme mère de famille, en particulier dans les tableaux de la « Sainte Famille », ou de la « Fuite en Egypte ». Ceci constitue le décryptage usuel, en harmonie avec une foi populaire qui s’exprime à travers ce qui touche le plus l’affectif : une petite famille à la fois fragile face aux éléments et forte par sa cohésion. Elle se compose du père, de la mère et de l’enfant, avec parfois la monture ou un arbre. Cette proposition reprend également un schéma archaïque, celui des Triades égyptiennes, dont la plus renommée, comme la plus représentative, reste celle formée par Isis, Osiris et Horus. A la réflexion, cette nouvelle « Triade » : Joseph, Marie et l’enfant Jésus a, parfois, une connotation nettement alchimique. Elle met en oeuvre les trois principes, dévoilant les qualités mercurielles de la mère et solaires du fils.

Il existe d’autres oppositions significatives dans les qualités qui parent ou dénaturent la féminité. Si l’épouse déteste la courtisane et réciproquement, la mère amante et la mère cruelle n’ont pas, non plus, beaucoup d’affinités dans leur appréciation du droit de vie (et de mort).

La mère affective, dispensatrice de la vie contraste avec la mère dévoreuse et/ou la déesse des nécropoles. En Inde justement, la Mère universelle et multiforme se révèle tantôt sous son aspect destructeur, que l’on vénère dans des bains de sang, et tantôt dans son côté maternel. Au tout début de sa très longue carrière, une de ses émanations était une jeune femme très amoureuse de son époux Shiva, alors ascète abstinent, parfait et sans pêché. Respectant son choix, elle avait conçu, toujours vierge, un fils grâce à l’eau ruisselant de son propre corps qui sortait du bain et de la cendre qui couvrait celui de son mari. Le mélange de ces trois substances (Terre + Eau + Feu) avait contribué à amener à la vie celui qui allait se nommer Ganesha et avoir la charge de veiller sur le respect de l’intimité de sa propre mère. Quelques millénaires plus tard, ou quelques jours dans la vie des dieux, la même déesse se vautrait dans le sang, le buvait goulûment, exigeant chaque jour de ses fidèles, l’offrande de nouveaux corps suppliciés. De son côté, Shiva, parfois portraituré sous des traits androgynes, s’apprête à débuter, dans un proche avenir, sa danse extatique dont la frénésie va provoquer l’anéantissement du monde. Pour l’un comme pour l’autre, les excès de la vie conduisent inexorablement vers la Mort.

Femme-objet ou Déesse ?

Si l’on en juge selon l’Inde profonde, toute femme apparaît en déité, dès l’instant où elle apporte la vie. Ce n’est pas pour autant que la femme est adulée. Au contraire, dans les zones rurales, son existence demeure misérable et largement dépendante du chef de famille. Mais ce paradoxe permet d’exposer une question pertinente : est-elle, d’une manière générale, femme-objet ou déesse ? Dans le cas présent, elle endosse à la fois la responsabilité d’esclave et celle de déité à part entière, en tant que Mère. Entrerons-nous dans la polémique divin/humain, qui s’applique d’ailleurs aussi bien à l’homme qu’à la femme ? Les religions proposent diverses approches, toutes ambiguës par le simple fait que l’être humain soit modelé à la ressemblance des dieux (ou de Dieu), qui lui insufflent la vie, l’âme ou l’esprit. Au regard du principe d’unité de la matière, il n’y a aucune dissemblance entre matière et énergie, il n’y a aucune dissemblance entre un être unicellulaire et un dieu. Il n’y a aucune dissemblance, non plus, entre homme et femme, si ce n’est dans le domaine de la manifestation.

En revanche, l’artiste entretient, il est vrai, ces différentes césures nécessaires à son art : femme-déesse ou femme-objet, homme-femme. Tout est question de regard porté sur l’autre ou sur soi-même. Soit la femme est adulée comme une déesse car elle paraît éminemment supérieure, trônant presque à un niveau transcendant ; voilà le type d’approche de l’homme préhistorique, montrant à tous les qualité de la Mère universelle. Soit la femme (ou la déesse) se situe sur un plan d’égalité et une sorte de parité intervient. L’Égypte pharaonique sait parfaitement bien maîtriser cette égalité des sexes, et dieux et déesses ont le comportement de frères et de sœurs. Une fois encore, les jumeaux divins Isis et Osiris donnent l’exemple. Soit l’homme, imbu de son autorité ou de sa force, rabaisse la femme à un niveau inférieur. Il en fait alors une fillette, une poupée joliment fardée, ou pire encore un pantin qui doit obéir au moindre de ses caprices. Certaines publicités adhèrent pleinement à ce dernier modèle, jusqu’à offrir parfois une note dégradante.

La mère est Déesse dans les sociétés matrilinéaires. Dieux et déesses sont sur un pied d’égalité dans les sociétés équilibrées des débuts de l’Antiquité. La femme-objet est plus ou moins le produit des sociétés patrilinéaires. Cela nécessite cependant quelques nuances qui viennent de la personnalité de l’artiste ou du souhait du commanditaire. En ce qui concerne la publicité, le regard lubrique ravale la déesse à un rang inférieur à celui de la prostituée. Là se situe toute la différence entre la courtisane sacrée et la fille de rue. De là, on en vient aux Muses ou aux égéries qui favorisent l’imagination ou l’esprit inventif du partenaire de sexe opposé. La Muse réhabilite pleinement la féminité. Hésiode et tous les poètes grecs les placent au pinacle, puisque dans le prologue où il est convenu d’invoquer les dieux, les Muses viennent presque sur le même plan que Zeus, ce dernier étant entendu comme le père de tout, l’Un en quelque sorte.

Dans l’Antiquité, les Muses ont une haute mission dans le domaine des arts. A l’origine, elles sont trois nymphes des montagnes, aux prérogatives plus ou moins définies. Puis avec Hésiode, elles prennent du corps et de l’âme, et renforcent leur lien avec la Triple Lune en atteignant le nombre neuf. Nul ne peut dire si elles sont les filles d’Ouranos et Gaïa comme le poète le prétend, ou de Zeus et Mnémosyne. Elles enchantent les poètes et leur permettent d’exceller dans les domaines aussi variés que l’éloquence et l’épopée (Calliope), la poésie érotique (Erato), la musique (Euterpe), la tragédie (Melpomène), la comédie (Thalie), le chant (Polymnie), la danse et le chant royal (Terpsychore), l’histoire (Clio) ou l’astronomie (Uranie). Pour faire bonne mesure, une dixième Muse a fini par voir le jour : Castalie, sans laquelle personne n’aurait d’inspiration !

L’époque romantique, plus encore que celle de la Renaissance, redécouvre avec délectation certains rêves ou certains textes de l’Antiquité. Ainsi, l’âme soeur ou la muse reviennent en force, déification de l’inspiration. Un délicat jeu érotico-poétique s’instaure entre les membres d’un duo de grand charme. Ainsi, Chateaubriand dialogue avec sa sœur et amante. Musset ou Vigny s’adressent, pour leur part, à des personnes plus allégoriques. Sous la plume des uns et des autres, la femme regagne son aura de déesse. La femme ou la déesse voilée offrent certains attraits que l’on ne peut percevoir qu’avec le regard intérieur. Impudiques ou pudiques, tour à tour, elles savent offrir ou refuser leurs charmes. Les Nymphes sont une idéalisation de la féminité. Et à ce petit jeu, Vénus apparaît en maîtresse incontestée de la situation. La ceinture est, sur le plan du mythe, l’arme absolue de la déesse de l’Amour, mais le voile ou le masque ne déméritent pas pour métamorphoser celui ou celle qui les portent.

Le masque existe de toute éternité ou presque. Dans la grotte de Tautavel, une macabre mise en scène a su magnifier, le temps d’une cérémonie, une face humaine détachée du reste du crâne. Le rite, la musique et la danse semblent présents dès le paléolithique ancien. Au temps de l’homme de Neandertal, le masque apparaît comme la première oeuvre d’art de l’humanité. À la Roche-Cotard, un artefact très étrange a été mis au jour par les archéologues : un bloc de silex qui offre vaguement la forme d’un visage humain, avec l’arrête du nez et la saillie des sourcils. Une esquille d’os a délibérément été coincée par un gravillon dans ce creux, pour donner l’impression d’une paupière close. L’effet est saisissant. Il s’agit là de l’une des premières œuvres d’art de l’humanité, datée d’environ 35000 ans avant notre ère. Qui représente-t-elle ? Un homme, une femme, un esprit ? Nous ne le saurons probablement jamais.

Sachant que le masque sert à voiler ou dévoiler l’individu, le dieu ou ce qui est sacré, il se réfère indubitablement à des plans supérieurs. Cache-t-il l’homme, la femme ou l’androgyne ? Il démasque la bête qui dort en chacun de nous. Des échanges totémiques se manifestent entre l’homme et l’animal. Le masque ou la peau tiennent lieu de déguisement et permettent une communication plus aisée entre les mondes. Ainsi, la grotte des Combarelles offre la plus étrange galerie de portraits d’esprits, de la femme encapuchonnée aux masques plus ou moins bestiaux.

Le théâtre antique semble largement l’héritier de ces barbares coutumes préhistoriques. Seuls les hommes sont habilités à monter sur scène et ils jouent donc le rôle des femmes, si elles ont une place dans la pièce. Homme et femme sont ici interchangeables. Le masque devient le critère d’identification, bien que le sexe n’intervienne plus désormais. Aucun acteur ne le retire, il protège son anonymat, il le défend de la foule en délire qui conspue ou applaudit au travail du tragédien. Il le protège également de lui-même. Le maquillage entre dans la même problématique. Il camoufle les défauts et donne de la profondeur aux qualités. N’est-il pas l’arme infaillible de la féminité ?

Les relations masculin/féminin

Est-il seulement question d’être belle (ou laide) ? Le regard de l’autre est fondamental. Mais quel regard la femme ou la déesse porte-t-elle sur le dieu masculin qui lui est directement relié ? A-t-elle seulement pour envie ou pour fonction de plaire et d’être la plus ravissante ? Domine-t-elle ou préfère-t-elle un rôle d’esclave ?

Dans la mythologie comme dans la vie quotidienne, la déesse est fille, femme ou mère, non plus seulement pour elle-même mais par rapport à d’autres divinités. Pour que vive une Cybèle d’une force indomptable, la femme reconquiert la place qu’elle a perdue au fil de l’histoire. La déesse des origines est tombée dans l’oubli. Sous la loi du mâle triomphant, la mère oppressive est peu à peu devenue la fille soumise.

Au départ, la Mère est mère, des hommes et des dieux. Gaïa et ses semblables écrasent l’homme de leur supériorité, de leur énormité, de leur prestance. Elles font la loi et leurs fils ou amants n’ont plus qu’à s’y plier. Atys est odieusement puni pour avoir enfreint ce code d’honneur et osé porter ses yeux sur une toute jeune nymphe. Quand Ouranos indispose Gaïa, celle-ci se met à enfanter, dans la colère, des monstres, par parthénogenèse. La présence maternelle confine, dès lors, à l’étouffement. On conçoit que la gent masculine se soit révoltée. Mardouk pose un pied vengeur sur le corps sans vie de sa grand-mère Tiamat et en vainqueur, il proclame la souveraineté des dieux. Un nouvel ordre s’instaure sur les ruines de l’ancien. Désormais un triumvirat de dieux régente le ciel et la terre. Inanna-Ishtar se comporte en fille obéissante et respectueuse vis-à-vis de son père Anu. Par chance, elle a un caractère bien trempée et réussit à n’en faire qu’à sa tête. D’autres déesses montrent beaucoup plus de soumission et d’abnégation. Mais elle finissent par devenir si falotes que l’on en oublie jusqu’à leur nom.

Dernier cas de figure : déesse et dieu se livrent sur un pied d’égalité total. Ils sont frères et sœurs ou maris et femmes. Au paléolithique supérieur déjà, existent quelques exemples de ce couple idéal, où la différenciation sexuelle permet la cohésion la plus forte. A Malta (Sibérie), un homme grand et maigre se voit uni par la tête à une femme courte et râblée. L’Egypte prend le relais avec de longues listes de paires, parfois presque indistinctes tant l’une est le double de l’autre.

D’un côté, au sein d’un œuf primordial, Thot appelle à la vie huit personnages ou divinités. Ce sont He et Hebet, Noun et Nounet, Nenou et Nenouet, Tek et Teket. Ils restent difficiles à différencier les uns des autres. Leur nombre et le fait qu’ils aillent par deux importent plus que leur fonction ou leurs qualités respectives.

Un autre cas de figure s’applique à l’Ennéade. Ici, Atoum supervise des couples dont l’enchaînement vient en cascade. A la première génération, se manifestent Shou et Tefnout, l’Air et l’Humide. Viennent ensuite le dieu Geb et la déesse Nout, la Terre et le Ciel. La troisième génération révèle deux fois des jumeaux, qui s’unissent d’ailleurs dans la matrice de leur mère céleste. Il s’agit d’Isis et Osiris qui forment le premier couple, bénéfique, et de Seth et Nephtys qui constituent le deuxième, plus maléfique.

Citons encore Amon et Mout, couple générant le monde, ou Amon et son alter ego Amonet, dans un retour vers les plans supérieurs de l’être. Cela n’est pas propre à la mythologie égyptienne et la littérature sumérienne offre, elle aussi, de savantes listes de couples divins. L’hiérogamie représente la norme et les dieux s’y plient volontiers.

Les Grecs affectionnent, comme les Égyptiens, ces paires fraternelles qui se complètent dans un domaine voisin. Zeus et Héra sont frère et sœur, et époux. Auparavant, Gaïa a enfanté, avec ou sans le concours d’Ouranos, sept Titans et sept Titanides, en relation avec les planètes des Anciens, et que l’on se plaît à voir appariés. Ce sont Hyperion et Theia, Kronos et Rhéa, qui sont les propres parents de Zeus et Héra, Okéanos et Tethys, Coos et Phœbé. Les trois autres couples sont moins certains - la mythologie a ses faiblesses. Ce sont Creios, Japet et Phorkys d’une part et de l’autre, Thémis et Mnémosyne dont l’histoire a retenu leur mariage avec le grand Zeus, et enfin Dioné. En fait, ils représentent, à l’origine, les qualités masculines et féminines de la même planète, avant d’acquérir, au fil du temps, une personnalité et un cursus propre.

L’éternel féminin

Nous avons eu l’occasion d’évoquer plus haut Aphrodite, très féminine, très belle et très amoureuse, mais totalement égocentrique. Le mythe de la pomme, que Pâris, juge de la beauté féminine en Grèce, doit donner à celle qui lui paraît la plus plaisante est significatif. Trois femmes se présentent à lui, avec pour dessein secret de l’emberlificoter. Les déesses Héra, Athéna et Aphrodite font montre de leurs plus beaux atours et de leur apparence la plus tentatrice. Mais à côté, elles trahissent trois visages de la féminité. Héra se montre en reine et en épouse irréprochable, totalement inaccessible au mortel. Athéna reste jusqu’au fond de l’âme la vierge guerrière toujours prête au combat. Sa fierté repousse toute approche. Reste Aphrodite, la déesse de l’Amour, détentrice d’une ceinture magique qui rend fou d’amour tous ceux qui admirent celle qui la porte. Aurait-elle trichée ? En fait, son charme ne vient pas de sa parure. Pour le pâtre un peu rustre, les deux premières n’ont de la féminité que le sexe et l’autre ressemble quelque peu à la plus belle femme de la terre qui lui a été promise contre un jugement prétendu innocent.

L’éternel féminin est à la mesure de celui qui regarde, compare et finalement rend son verdict. Mais la femme elle-même se donne les moyens d’apprécier le concept. Ainsi, les représentations de Vénus, déesse de la beauté et de l’Amour, s’identifient souvent non pas par la beauté des traits, mais par le miroir qui lui sert à admirer la perfection de ses formes nues.

Seule, l’ingénue Psyché ose rivaliser avec la toute puissante maîtresse des cœurs. Mal lui en prend. L’auguste déesse lui tend un piège sournois et la rend amoureuse de Cupidon. Comme le coup de foudre est réciproque, il s’en suit une situation épineuse. Le dieu ne tient pas à être vue de la femme qu’il aime à la folie. Dévorée de curiosité, Psyché veut voir son amant inconnu et passe à l’acte. En admirant dans la faible lueur d’une bougie, le jeune homme d’une beauté troublante qui comble tout son être, elle laisse (...)

Myriam PHILIBERT – Le Mythe des Déesses Mères – Féminin sacré et Tradition Primordiale (extrait du livre) © Les Chroniques de Mars, numéro 19 - Décembre 2015.


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