Walter GROSSE - L’Alchimie et le troisième principe de la thermodynamique #2

« Alchimia est impuri separatio a substancia puriore »

Martinus Rulandus Lexicon alchemieæsive Dictionarium alchemisticum

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« La définition lavoisienne est célèbre : " Si […] nous attachons au nom d’éléments ou de principes des corps l’idée du dernier terme auquel parvient l’analyse, toutes les substances que nous n’aurons pas pu décomposer par aucun moyen sont pour nous des éléments : non que nous puissions assurer que ces corps, que nous regardons comme simples, ne soient pas eux-mêmes composés […], mais puisque ces principes ne se séparent jamais, ou plutôt, puisque nous n’avons aucun moyen de les séparer, ils agissent à notre égard à la manière des corps simples […] " [Lavoisier, I, p. 13] (1). »

Antoine Lavoisier (1743-1794), le chimiste le plus célèbre de tous les temps, "a prévu" ainsi, par cette analyse, l’une des conséquences du troisième principe de la thermodynamique !

Bien qu’il confirme la théorie alchimique de la composition des corps dits "simples" dans une dualité, ce troisième principe, développé par le physicien et chimiste allemand, lauréat du prix Nobel de chimie, Walther Hermann Nernst (1864-1941), entre 1906-1912,et amélioré, plus tard, par les physiciens américains Gilbert Newton Lewis (1875-1946) et Merle Randall (1888-1950), dans le Thermodynamics and the Free Energy of Chemical Substances (MacGraw-Hill, 1923), réfute, d’autre part, toute possibilité de sa décomposition par une purification à 100 % !

Écoutons : « Le soufre intérieur est inséparable de l’argent-vif par la calcination dans le feu. L’argent-vif retient ce dernier qui ne peut être enlevé car il lui est homogène ».

« On ne peut expliquer ce qu’est le Mercure des Philosophes sans expliquer en même temps ce qu’est leur Soufre. Ils ne constituent, en effet, qu’un seul et même sujet, et ne peuvent être séparés. En effet, ce qui est chaud et igné dans le Mercure, c’est le Soufre, tandis que ce qui est humide, c’est le Mercure. Si bien que le Mercure possède toujours en lui une chaleur qui lui est naturelle et innée ; chaleur qui, dans le Mercure, n’est jamais séparée de cet humide. Ce qui fait dire à beaucoup des Philosophes que le Mercure possède en lui un Soufre natif […]. Le Soufre des Philosophes consiste donc en ce chaud radical qui réside dans le Mercure et en toutes choses. C’est grâce à son action que toutes choses sont menées à maturité et à la perfection suprême et achevée (2). »

Alors, les alchimistes avaient également raison quand ils déclaraient que cette dualité naturelle était inséparable (sinon, les lois de la physique seraient violées, notamment le troisième principe de la thermodynamique !).

C’est ainsi que s’accomplissent les lois hermétiques, celle du "principe de la polarité" et celle du "principe du genre", où tout est double, tout a deux pôles, tout a son opposé ; pareil et différent sont la même chose, le genre est en tout, tout a son principe masculin et son principe féminin (Three Initiates, Kybalion : A Study of the Hermetic Philosophy of Ancient Egypt and Greece, Yogi Publication Society, Chicago, 1908).

Comme nous le dit le Professeur José Manuel Anes : « […] l’un des pôles ne peut pas exister sans l’autre […] (3) » !

« […] les alchimistes posaient en principe que les métaux, loin d’être des corps simples, étaient bien au contraire composés […] (4). » …

Jusqu’ici tout va bien. En effet, un métal ultrapur (99,99999 %) contient encore un cent-millième d’impuretés, ce qui correspond à 0,1 ppm (100 ppb). Le problème commence, cependant, quand, en même temps, on nous dit également que cette composition n’est, en aucune façon, indécomposable, inséparable. Il s’agit là de la pomme de discorde qui divise, aujourd’hui encore, chimistes et alchimistes…

« Les corps ne vous résistent qu’en proportion qu’ils sont plus fortement combinés, et vous appelez corps simples tous ceux qui vous résistent : vanité (5) ! »

« […] ce soufre impur et superflu est à ce point uni à la matière pure qu’il ne peut en être séparé et dissocié sans un secret, sans un art particulier (6). »

Mais quel est cet art particulier qui cherchait à éliminer les impuretés pour une purification absolue ?

« "Les solutions philosophiques enlèvent au corps dissous ses impuretés naturelles qui ne peuvent être rendues sensibles par aucune autre voie" (Huginus, La Pierre de Touche, XVII(7). »

Ici les alchimistes semblent se contredire. Si dans cette dualité, A + B sont indissociables, comment A peut-il se séparer de B et vice versa ?

Curieusement, en 1914, après que Walther Nernst ait présenté son troisième principe de la thermodynamique, ou théorème de la chaleur de Nernst, le connu alchimiste Pierre Dujols de Valois, alias Magophon (1862-1926), dans son Hypotypose du Mutus Liber, a affirmé que la science actuelle considère cette décomposition une impossibilité absolue :

« On désirera savoir, sans doute, quel est ce soufre mystérieux dont parlent toujours les philosophes, sans autrement le désigner. C’est le soufre des métaux. Le secret de l’art consiste à l’extraire des corps […] ce qui suppose leur décomposition préalable. La science actuelle semble considérer ce fait comme une impossibilité absolue. Des grands chimistes du XVIIIe siècle ont démontré, dans des communications adressées aux corps académiques, que l’opération est réalisable et qu’ils l’avaient réalisée. Nous avons en mains un magnifique soufre d’argent obtenu par un moyen analogue et qui se rapproche beaucoup de la teinture des Sages. Mais, pour arriver à ce résultat, il faut une certaine pratique, une connaissance approfondie du règne minéral (8). »

Rappelez-vous que : « Le soufre, quoique considéré comme l’un des composants des métaux, y est regardé comme une impureté. »

On doit « réaliser la décomposition des corps métalliques, longtemps considérés comme éléments simples […] l’extraction de l’un des deux radicaux métalliques, soufre et mercure (9). »

Du point de vue de la physique moderne, pour vaincre la cohésion puissante qui unit les 0,00001% d’impuretés au corps 99,99999% pur, il faudrait donc une quantité infinie de travail et d’énergie, et c’est pour cela que nos physiciens ne croient pas en sa décomposition… et avec raison !

Toutefois, on le savait déjà bien avant le principe de Nernst, comme en témoigne, en 1868, le physicien et industriel français Gustave Adolphe Hirn (1815-1890) :

« Et ceux qui, parmi ces chimistes, admettent la non-simplicité de nos éléments actuels, commencent par dire qu’aucune des forces connues n’est pas capable d’opérer la décomposition de ces corps, c’est-à-dire que les combinaisons ne peuvent être défaites que par l’intervention de forces inconnues, et non pas simplement à l’aide d’une augmentation, même illimité, d’énergie des forces connues (10). »

Les alchimistes, en revanche, "l’ont réussi" :« […] quoique [cette union] soit maintenue par une puissante cohésion, l’art peut néanmoins la rompre et isoler le soufre et le mercure sous la forme qui leur est particulière (11). »

Par contre, en même temps, il ne s’agit pas aussi, bien entendu, d’obtenir un cristal idéal, 100 % pur, car cela est impossible !

Alors comment sortir de cet imbroglio ?

La réalité est que l’on ne peut pas commencer à travailler sans savoir comment procéder d’abord à cette purification préliminaire :

« […] toutes choses impures et souillées ne conviennent pas à notre œuvre […], nos corps doivent être lavés et purgés de toute leur impureté[…]. Nos Maîtres recherchent un corps pur et sans tache qui ne soit altéré par nulle souillure ou mélange[…]. En effet, l’addition de choses étrangères est la lèpre de nos métaux (12). »

Hélas !, cela semble être une contradiction, un paradoxe ! Mais ce n’est pas le cas, comme nous verrons plus tard.

Il n’y a donc aucun doute qu’il y a là un secret qui a été très bien caché et que notre science actuelle n’a pas encore découvert...

@ suivre...

" Les Cahiers de l’Alchimiste " - Un texte de Walter GROSSE pour les Chroniques de Mars - numéro 20 – février 2016 ©.

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NOTES //

(1) Bernadette Bensaude-Vincent et Isabelle Stengers, Histoire de la Chimie, La Découverte, 2013, « II. La Conquête d’un Territoire, 14. Une Révolution en Balance – Réforme de la Nomenclature », p. 116.

(2) Bernard Joly, La rationalité de l’alchimie au XVIIe siècle, Mathesis, Paris, Vrin, 1992, f. « Manuscriptum ad Fridericum, Pierre-Jean Fabre, Chap. IX – Quelle est la nature du Soufre des Philosophes, qui, avec le Mercure, porte notre Œuvre à son achèvement », p. 159.

(3) « […] um dos pólos não pode existir sem o outro […]. », José Manuel Anes, Re-Criações Herméticas, Ensaios diversos sob o signo de Hermes,Hugin – Editores Lda., Lisboa, 1996, Colecção Biblioteca Hermética, Nº 1, « III. Transdisciplinaridade e Alquimia. 10. "Poiesis" : Alquimia e Química (uma introdução à teoria das transformações criadoras) », p. 103.

(4) Jacques Sadoul, Le Trésor des Alchimistes, Editions J’ai Lu, Paris, 1970, Collection L’Aventure Mystérieuse, A 258, « Livre 1, L’Art Hermétique, 3. Les principes de l’alchimie », p. 34.

(5) Comment l’Esprit vient aux tables, par un homme qui n’a pas perdu l’esprit, Librairie Nouvelle, Paris,1854, p. 160.

(6) Anonyme, De la Lumière de la Nature, XVIe siècle.

(7) Fabrice Bardeau, Les clés secrètes de l’alchimie, Editions Fernand Lanore, Paris, 2010, « Lexique Hermétique, Solution », p. 157.

(8) Pierre Dujols, alias Magophon, Les Nobles Écrits de Pierre Dujols et de son frère Antoine Dujols de Valois, Éditions Le Mercure Dauphinois, Grenoble, 2007, « Le Livre d’Images sans paroles (Mutus Liber) – Hypotypose – La planche six », p. 41.

(9) Fulcanelli, Les Demeures Philosophales, Jean-Jacques Pauvert, éditeur, Paris, 1965, t. I, « Alchimie et spagyrie », p. 128.

(10) Gustave Adolphe Hirn, Théorie mécanique de la chaleur : conséquences philosophiques et métaphysiques de la thermodynamique, Vol. 2, Gauthier-Villars,

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