François TROJANI - ERGON et PARERGON

L’apparition formelle des trois Manifestes de la Rose-Croix, en 1614, 1615 et 1616, marque trois dates mémorielles dans l’Histoire de l’Hermétisme occidental. Passé quatre siècles, elles marquent aussi un anniversaire en forme de pierre blanche posée sur la ligne du temps, en signe sacramentel. Un signe des temps mais aussi un sceau de cire rouge orné d’une rose pourpre, en relief, pour signifier à chacun, au passant, au questeur, à quel point les écrits de l’Ancien Ordre mystique sont fondamentaux pour toute quête initiatique authentique.

Les éditions Arqa se devaient de saluer à leur manière ce moment si important, en cette date anniversaire, pour commémorer les quatre-cents ans de la Fama, de la Confessio et des Noces, et pour ainsi faire œuvre utile en présentant de nombreux documents inédits sur ces « Frères invisibles ».

Gil Alonso-Mier - Rafal T. Prinke - François Trojani - Thierry Emmanuel Garnier - Cédric Mannu - Patrick Berlier - Frédéric Garnier - Benoît Fichefet


" Tout consiste à conduire L’Œuvre vers une commune et unanime Présence, une Alliance, trois principes qui résument l’univers des étants jusqu’à la communion des essences. "

François TROJANI

* * *

Tout individu qui s’engage dans la voie alchimique se doit de prendre conscience et de bien évaluer les oppositions, les dieux, les obstacles et les hallucinations collectives et surtout personnelles, qu’il va affronter. Bien que la chose ne soit que rarement soulignée - toutes les difficultés d’une possible réalisation étant inférées aux secrets des manipulations et des matières mises en jeu - la véritable difficulté à vaincre est bien plus métaphysique, philosophique, spirituelle et culturelle qu’on ne le suppose.

C’est le Parergon qui est la clef de l’Ergon.

Tout individu qui s’engage dans cette voie doit savoir que tout y est démesure et surtout transgression des lois sociales et religieuses admises et entérinées, soit en quelques mots, que l’homme, - « ce bétail dont se nourrissent les dieux » nous précisent sans ambages les Upanishad - n’a été créé que pour naître et vivre dans des douleurs, des souffrances et des larmes et, lorsqu’elles cessent, il se doit s’il est honnête, (croyant en une divinité ou en Dieu ou même incroyant), de mourir.

Outre ses transgressions, plus ou moins ouvertement formulées des hiérarchies sociales, religieuses, financières, mystiques et ésotériques, ainsi qu’à un certain stade de toute sa propre littérature - la chose n’est pas banale - « brûle tes livres et blanchit ton laiton » nous conseille un de leurs axiomes ; tout dans cette voie pose un insoutenable défi aux récentes théories et techno-sciences, de la physique quantique à la biologie. En effet, bien des questions se posent sur l’origine de la « Force », non radioactive et encore bien moins chimique, dont font état les « philosophes chymiques ». Force manipulée par eux et Force qui leur permet - sur un « fourneau de cuisine » - une investigation insoupçonnée de ce qu’est véritablement la « matière ». En se reportant analogiquement aux découvertes de la physique quantique on aurait tendance à penser, à la lecture des correspondances des alchimistes, qu’ils ont mis à jour et œuvré, par d’incroyablement simples moyens, dans une fiole en verre, sur le constituant primitif : la « soupe » primordiale. Laquelle était qualifiée par Aristote en son temps, et toujours de nos jours, « d’Ylem ».

Mais où donc ont-ils puisé cet « Alkaest », cet « Aether » ou ce « Feu-Eau » qui élimine les scories et les hétérogénéités de la matière, puis, par la suite, en le concentrant toujours plus, celles de la corruption de la chair et des hallucinations dont est victime l’esprit ? Je m’empresse d’ajouter que du début à la fin du Grand Œuvre, les degrés de température à appliquer ne sont là que pour préserver du froid. Il n’y a donc ni creuset, ni athanor, ni brûleur ou charbon, ni fusions, aucun toxique produit, et la matière qui contient tout, ainsi que les quelques verreries nécessaires, tout peut s’acheter à bas prix dans n’importe quelle quincaillerie ou bien sur Internet.

Certains textes vont même jusqu’à préciser que ce fluide ou cette eau, en consumant et cuisant par son propre et invisible feu intérieur, le fluide aqueux qui lui sert de support s’épaissit comme une gelée ; telle est la voie la plus simple, la plus ancienne et la seule à pouvoir être qualifiée d’alchimique. Ce faisant, il semble qu’il y ait un analogue terrestre à cette soupe primordiale, qu’ils ont qualifiée de Materia Prima, un don incroyable, un miracle, une matière primordiale simple, non métallique, d’aucune valeur, laquelle se composerait - en l’illustrant avec des termes certes inadéquats la concernant et issus de la physique quantique - d’un mélange de neutrons, de protons, d’électrons et d’antineutrinos, le tout baignant dans un gaz de photons. Bien évidemment, les alchimistes ne connaissaient, n’avaient et n’ont que faire, ni de la physique quantique ni même la chimie ; ils n’avaient aucune idée de toutes ces « bestioles » atomiques et autres qui ont depuis lors envahi le monde et la chair pour les corroder lentement... Pour appuyer mon propos, je vais citer sans changer le style ou une virgule l’étonnant texte suivant tiré des Lettres philosophiques, un document inédit du XVIIe siècle, le grand siècle des Rose-Croix…

« Je vous avertis donc en premier lieu que la matière de laquelle se servent les philosophes pour leur ouvrage est une nature unique, simple, commune qui se trouve partout, que les pauvres peuvent avoir aussi bien que les riches, et quoique les philosophes lui donnent plusieurs noms, elle n’en a qu’un propre, mais possédant tous les autres, en puissance ; ils disent vrai parce qu’elle est mâle et femelle, hermaphrodite, et a soufre mercure et sel en elle, comme aussi feu, eau, air et terre, mais le tout n’est aussi qu’en puissance, à la réserve de deux, lesquels deux ne sont qu’une même chose et une même matière, parce qu’ils sont si étroitement unis qu’ils ne peuvent faire l’un sans l’autre, ni rester l’un sans l’autre, laquelle matière la Nature nous donne toute préparée et prête à mettre dans notre vaisseau, et toutes les préparations que les auteurs nous montrent sont celles de la Nature, et ils ne les disent que pour amuser les ignorants de cet art, car, comme le dit le Trévisan, il n’est pas possible à l’art de faire la matière car si cela était, la Nature n’y serait pas requise, ainsi ne vous amusez pas à faire leurs préparations mentionnées dans les traités philosophiques lesquelles ils n’ont mises que comme je vous l’ai dit pour amuser les ignorants ».

On ne peut être plus clair ni plus concis...

J’ajoute, si besoin était, que ce « feu » ne provient pas d’une captation de « prâna » par d’harassantes et rythmiques respirations, de gestuelles ou acrobatiques positions de hatha-yoga, de mantras, d’une projection de fluides psychiques ou issus du « magnétisme animal », de visualisations de l’arbre des sephirot et d’aucune de toutes ces niaiseries qui ont fait de tous temps les choux gras des gourous et des sectes. Il ne s’agit pas non plus d’un fluide à caractère électromagnétique.

Il est bien précisé dans les plus anciennes relations qu’il s’agit d’un fluide ayant toute les apparences d’une eau, très volatil, qu’il convient de bien distinguer d’un acide ou d’une base saline forte, ou bien de ces eaux qu’attirent les spagyristes à l’aide d’un « attrament » ; pour les plus honnêtes d’entre eux - bien qu’il s’agisse d’un analogue symbolique - il ne s’agit pas non plus du sel extrait des eaux de rosée, de la neige ou des pluies d’orage...

Mais, sommairement récapitulé, qu’ont donc découvert ces antiques physiciens en étudiant la matière ? Un ensemble de sympathies et d’antipathies - nous dirions de nos jours de bipolarités - entre les matières qui composent le monde. Ils ont ainsi mis en évidence d’étranges circuits énergétiques dont une partie se bouclait à l’intérieur de l’observateur et de son intention, soit au fond, ni plus ni moins, que la fabuleuse expérience du « choix retardé » de John. A. Wheeler ou celles de Schrödinger, en bousculant ainsi au passage toutes les lois admises sur l’espace et le temps. On se rend aussi bien compte qu’ils ont découvert que toute l’objectivité que l’on prête aux formes et aux objets, paraît émaner d’un pôle intérieur et invisible, un « centre », lui-même en relation avec toutes les notions de centre de l’univers, y compris celui de l’homme, et que ce dernier, comme l’énonce Leonard Euler (1707-1783) dans ses Lettres à une princesse d’Allemagne - peut être assuré que de toute éternité il est entré dans le plan du monde.

De plus, ils ont manifestement extrait et manipulé ce principe et « grain central » de toutes choses, autour duquel tout tourne dans l’univers, qui les met en relation, les attire et les coagule toutes et ils ont procédé de même avec le principe de l’expansion, de l’entropie qui étale, disperse à l’infini et régit les surfaces. Le premier a pour symbole le soufre et le second le mercure, lesquels se dévorent mutuellement et qu’ils ont représentés comme l’Ouroboros. Ils avancent ainsi que tous les corps de l’univers ne sont que des manifestions

(...)

François TROJANI (extrait de L’Héritage de Christian Rosencreutz) - Les Chroniques de Mars, numéro 22 - novembre - décembre 2016.


1614-1615-1616 - 2014-2015-2016

400e ANNIVERSAIRE de la ROSE-CROIX // L’héritage de Christian Rosencreutz

400e ANNIVERSAIRE de la ROSE-CROIX // Préface de la « FAMA » de 1615 – Édition de Dantzig

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François TROJANI // ERGON et PARERGON

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