Thierry E. GARNIER - Georges Llabrès – Disciple d’Eugène Canseliet #1

L’ALCHIMIE une Tradition vivante

Après la « voie du Cinabre » brillamment exposée précédemment par Patrick Lebar dans nos « Chroniques de Mars », nous avons notamment grâce à nos amis Roger Bourguignon et Bernard Chauvière entrepris d’explorer savamment la voie de l’Antimoine telle que prônée par Fulcanelli et Eugène Canseliet, c’est celle-ci que nous allons évoquer en profondeur ce mois-ci, pour ce Numéro Spécial consacré à L’ALCHIMIE opérative, et ce avec le disciple d’Eugène Canseliet le plus secret et le plus méconnu à ce jour et qui, pour la première fois publiquement, pour les « Chroniques de Mars », a bien voulu sortir de l’ombre et prendre exceptionnellement la parole, se dévoiler, et nous livrer ses considérations magistrales sur l’Alchimie en voie sèche, nous parler de ses relations privilégiées avec le Maître de Savignies, nous donner aussi quelques directives de première importance sur la pratique alchimique au fourneau...

« Chroniques de Mars » No 23, avril 2017 – Numéro Spécial Alchimie.


Une résurgence alchimique au XXIe siècle

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I - Prolégomènes alchimiques – Festina lente

« L’Alchimie ne serait qu’une simple chimie si vous ne travailliez pas en harmonie, en accord intime avec le cosmos. Cette intimité est triple ; elle englobe l’alchimiste, sa matière et le cosmos. Le cosmos, c’est l’esprit, que les Anciens appelaient l’esprit universel et qui descend des espaces intersidéraux, en provenance des étoiles, du Soleil et de la Lune. »

Eugène Canseliet

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L’auteur de cet illustre ouvrage consacré à la pratique alchimique a œuvré la totalité de sa vie, dans le plus grand silence, à explorer la voie alchimique, que ce soit de façon théorique par ses propres lectures, durant plus de quatre décennies, ou de façon pratique grâce à ses expérimentations personnelles ou par l’entremise d’amis proches qui œuvrèrent pour lui, en tout détachement, sur ses indications précises. Nous en connaissons au moins quatre nommément. La discrétion de Georges Llabrès est patente et son retrait presque absolu de la vie sociale, indépendamment de son métier d’appréciateur auprès des crédits municipaux, l’amenèrent à ne côtoyer que très peu de monde, encore moins lorsqu’il provenait du milieu traditionnel.

Georges Llabrès, notre auteur, puisque c’est de lui qu’il s’agit, fait partie des très rares élèves d’Eugène Canseliet, de ceux qui eurent l’oreille attentive du Maître de Savignies durant de longues années. Le mot de « disciple » n’ayant pas l’heur de lui plaire, nous ne l’emploierons ici qu’avec parcimonie. La raison en est simple, comme cela me fut rapporté par notre auteur lui-même, Canseliet disait à qui voulait l’entendre que pour lui un « disciple » était quelqu’un qui aurait travaillé au fourneau avec lui, ce qui ne fut le cas d’aucun. Selon certains témoignages que j’ai pu recueillir et recouper, le seul alchimiste qui aurait pu en arriver là - avoir cette proximité de laboratoire avec le Maître de Savignies - fut Daniel Dupuy (1930-1975), mort tragiquement dans un accident de voiture à l’âge de quarante-cinq ans et qui ne put donc jamais œuvrer avec Canseliet malgré ses prédispositions. Canseliet disait également qu’il n’avait pas vocation de « maître » et - chose curieuse - considérait pour lui-même qu’il n’était pas authentiquement le « disciple » de Fulcanelli. Sans doute usait-il pour lui-même de cette égale définition.

C’est en tout cas grâce à un long compagnonnage de près de vingt années avec Georges Llabrès que sont nés ces dialogues alchimiques que notre lecteur va maintenant découvrir. Les études et recherches que nous présentons sont consacrées à la bonne compréhension du processus alchimique, comme il se doit, ainsi qu’à l’opérativité réelle de la transmutation des métaux telle qu’enseignée dans les traités anciens, principalement au plan du Parergon. Rappelons au passage, sur cet aspect de l’Œuvre, la subversive sentence Rose-Croix de Michael Maïer qui affirmait non sans emphase que l’Alchimie n’est « qu’un art secondaire ». Nonobstant, la pénétration aigüe de Georges Llabrès quant au processus alchimique en voie sèche, selon des critères exclusivement canoniques, force l’admiration. Combien de fois l’ai-je entendu, lors de nos entretiens téléphoniques, à son domicile, aux Chûtes-Lavies, à Marseille, ou bien au mien, citer quasiment par cœur des références et des passages entiers de livres ou d’articles d’Eugène Canseliet. Ce sont bien des années et des années de labeur cumulé qu’il faut pour quasiment réciter ainsi - de mémoire - de tels écrits alchimiques. Il me souvient d’une fois, alors que nous allions ensemble à la bibliothèque Inguimbertine de Carpentras recopier des pages choisies du Traité de Pyritologie de Jean-Frederich Henckel - à une époque où Internet n’existait pas et où il fallait se déplacer physiquement pour avoir accès à ce type de données - Georges Llabrès me citer, tout en déambulant en pleine rue, des passages particuliers de ce même ouvrage dont il connaissait de mémoire certaines lignes précisément, et cela pour les avoir étudiées deux décennies plus tôt. A vrai dire, je n’ai jamais rencontré de personnalités plus au fait des livres et des traités d’alchimie pratique dans la voie de Flamel et de Fulcanelli, et pour tout dire d’érudit alchimiste qui avait parfaitement engrangé - je veux dire par là mémorisé quasiment « par cœur » - autant de traités et de documents anciens, d’écrits alchimiques de toutes sortes, de Sabine Stuart de Chevalier en passant par Basile Valentin. Deux figures qu’affectionne particulièrement Georges Llabrès et ce pour des raisons bien évidentes.

Il est parfaitement sûr que ce qui anime notre alchimiste est la « vision éclairée » d’un processus parfaitement linéaire, très précis, qui demande en permanence à être revisité, encore et encore, par des lectures sans cesse renouvelées, puis in fine par une confrontation avec la matière, toujours. Car elle seule est le « juge de paix », le royal sésame des âmes nobles, aguerries au feu du soleil. Elle seule - la matière qui est aussi esprit - saura guider, par son aspect, sa couleur, son odeur, sa fusion, son intelligence subtile, son substratum, le pèlerin égaré sur le sentier, en direction de l’Étoile qui brille au firmament, pour mieux se refléter en son creuset.

II - De la Tradition à la transmission

Pour notre part, durant ces presque vingt années où nous avons régulièrement côtoyé Georges Llabrès, ce qui a le plus éveillé ma curiosité ce sont ses conversations alchimiques sur le Grand Œuvre, sa pratique sans concession de la voie sèche, ses commentaires et ses décryptages de textes anciens sur l’Alchimie pérenne, ses propos à bâtons rompus sur quantité de sujets connexes, y compris son discours fort acéré sur les différents protagonistes qui composent habilement, dans les coulisses, le landernau alchimique contemporain. D’avoir pu, aujourd’hui, recueillir ce témoignage sous la forme de propos échangés depuis plusieurs années maintenant, lorsque nous avons émis la première idée d’un projet de transmission nécessaire - en tout cas de ma part - propos même si laconiques parfois, est une chose inespérée et plus que singulière, tant Georges Llabrès est absolument réticent à toute volonté de présentation personnelle de son être, à toute démonstration de son savoir-faire alchimique et, pour tout dire, de toute « transmission » quelle qu’elle soit, y compris par le biais littéraire.

Ce dernier refus pourrait-il poser problème à certains ?

En réponse, quelques précisions sur le sujet s’imposent cependant. L’auteur ne désire tout simplement communiquer sur ses connaissances philosophico hermétiques - qui sont remarquables - qu’avec un minuscule cercle, et encore... Quelles en sont les raisons ? Une question d’époque sans aucun doute. A ce propos, disons simplement que non seulement le choix de notre auteur est délibéré - et assumé - mais aussi que la « misanthropie » naturelle de cet initié aux voies alchimiques à l’égard de ses contemporains est bien réelle, elle est même poussée à son paroxysme parfois, pourrait-on écrire avec un certain euphémisme. Comme le signalait avec véhémence Eugène Delacroix en son temps, en disant : « je n’ai aucune sympathie pour le temps présent » ; pour notre auteur cette maxime pourrait bien constituer un véritable viatique.

Autant dire qu’avoir la possibilité d’éditer ces propos alchimiques aux éditions Arqa, dans un tel ouvrage, est tout d’abord une réelle faveur, une preuve de considération aussi et, en supplément, pour notre lecteur une chance véritable qui lui permettra d’accéder à un témoignage direct concernant Eugène Canseliet, ce sans contrefaçon, ainsi qu’à certaines étapes cruciales du Grand Œuvre alchimique. Étapes plus ou moins bien explicitées par Canseliet et, pour d’autres étapes, totalement absentes à vrai dire de tout commentaire écrit du Maître de Savignies, ce qui évidemment pose une question fort épineuse à laquelle Georges Llabrès donnera ici avec sincérité quelques réponses choisies en filigrane.

En effet, pourquoi Eugène Canseliet a-t-il volontairement occulté des opérations entières du Grand Œuvre auprès de ses lecteurs assidus, alors qu’il a entretenu, dans les coulisses, auprès de certains disciples enthousiastes, des confidences singulières qui leur auraient permis une compréhension de second degré afin de mieux maîtriser l’intégralité du processus opératoire ? Question subsidiaire, la jeune génération d’« alchimistes modernes » ayant étudié Canseliet dans les moindres détails, à travers livres et articles, a-t-elle conscience de cet état de fait ? En tout cas, nous le constatons en les lisant, cela ne transparaît absolument pas dans leurs productions littéraires. Ce qui est un comble quand on connaît les mises en garde du Maître de Savignies.

Ce cycle d’étude entièrement consacré aux amis et disciples de Canseliet - encore de ce monde - a débuté il y a plusieurs années, pour ainsi dire, lors de notre présence au congrès Canseliet, en 1999. Puis s’est continué au fil du temps avec la présentation, sur le site des éditions Arqa, d’une fort intéressante série de photographies couleurs sur le Grand Œuvre alchimique réalisé par Roger Bourguignon, le plus ancien disciple du Maître encore parmi nous. On trouvera aisément les articles et photographies que nous avons publiés dans la partie de notre site Internet consacrée à l’Alchimie opérative. Nous avons par la suite édité un travail inédit et conséquent de Bernard Chauvière intitulé « Aperçus alchimiques » - avec des commentaires sur « l’Assation », étape préliminaire et essentielle à l’Œuvre dont la réussite incontournable conditionne la totalité des opérations suivantes. Eugène Canseliet interrogé sur le second œuvre ne répondait-il pas à Bernard Chauvière : « … avant de songer à entreprendre le second œuvre, il vous faudra bien réussir le premier ! » et là, pour le coup, il s’agit bien d’un enseignement à suivre. Dans le cadre de ces aperçus alchimiques, il est également apparu très opportun à Bernard Chauvière de « ruer dans les brancards » comme l’on dit… Pour ce disciple de Canseliet le plus important était de donner son sentiment atterré sur la déliquescence ambiante du microcosme alchimique contemporain, en tout cas pour la France, et ce texte de combat est bien là pour témoigner de la justesse de ses propos et de la manipulation orchestrée par un petit nombre d’iconoclastes ayant monopolisé la parole cette dernière décennie. Il s’agit bien là, en l’occurrence, d’une catastrophique spirale de désinformation qui frappe le cénacle plus ou moins handicapé de ceux qui, s’avançant sur le devant de la scène à grand renfort de tambours et trompettes, se poussant du coude pour clamer bien haut leur « adeptat », mystifient de stages en conférences - et de DVD vendus au poids de l’once - un auditoire qui ne demandait qu’à s’informer honnêtement. Imagine-t-on un seul instant Eugène Canseliet faire payer… à prix d’or, des stages d’alchimie ? Pour le coup la transmutation eût été bellement réussie...

III – Trois disciples d’Eugène Canseliet

Avec ce dernier opus nous clôturons donc, momentanément, nos investigations historiques auprès de ces témoins privilégiés, qui eurent la possibilité, non pas d’œuvrer avec le Maître de Savignies, mais au moins d’être très charitablement soutenus dans leurs travaux au laboratoire par Eugène Canseliet. À vrai dire, l’aide conséquente du Maître fut de trois types : soit il recevait ses amis dans sa demeure de Savignies – et nos trois « disciples », bon an mal an, furent tous logés à la même enseigne ; soit ils eurent une correspondance assidue avec Canseliet basée sur un jeu de questions/réponses ; soit ils eurent également, en complément du meilleur effet, un « enseignement à distance », par téléphone, ou au cours de très longues conversations qui duraient parfois plus d’une heure et ce, à intervalles réguliers et durant des années, pour enrichir considérablement l’interlocuteur privilégié qui ne demandait qu’à œuvrer au fourneau, en toute aménité.

Une dernière réflexion cependant, réflexion que j’ai eue l’occasion de commenter en privé avec chacun des trois auteurs cités ici, Roger Bourguignon, Bernard Chauvière et Georges Llabrès. La transmission est une chose noble en Alchimie. Elle enrichit tout autant celui qui donne que celui qui reçoit… Alors que serait-il advenu à nos trois étudiants à l’époque de leurs errements respectifs, si Eugène Canseliet plutôt que de leur ouvrir avec amitié la porte de sa modeste demeure de Savignies eût considéré que ce qu’il avait communiqué charitablement dans ses livres était une œuvre salvatrice bien suffisante aux nécessiteux en quête de « maître »… ? Cette question mérite d’être posée quand on découvre aujourd’hui comment s’effectue de toutes parts, et selon toutes les obédiences, la transmission véritable qui se doit d’être de toute éternité, car telle est sa fonction primordiale. Comme le disait le sage Lao Tseu : « souviens-toi d’où coule la source ». C’est bien le pouvoir intrinsèque de la Tradition du vivant que de se perpétuer sans cesse, de bouche de maître à oreille de disciple…

(...)

Thierry E GarnierLes Chroniques de Mars numéro 23, avril 2017 - Extrait du livre de Georges Llabrès : Pratique de la voie alchimique - De Nicolas Flamel à Eugène Canseliet.


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