Thierry E. GARNIER - Georges Llabrès – Disciple d’Eugène Canseliet #2

L’ALCHIMIE une Tradition vivante

Après la « voie du Cinabre » brillamment exposée précédemment par Patrick Lebar dans nos « Chroniques de Mars », nous avons notamment grâce à nos amis Roger Bourguignon et Bernard Chauvière entrepris d’explorer savamment la voie de l’Antimoine telle que prônée par Fulcanelli et Eugène Canseliet, c’est celle-ci que nous allons évoquer en profondeur ce mois-ci, pour ce Numéro Spécial consacré à L’ALCHIMIE opérative, et ce avec le disciple d’Eugène Canseliet le plus secret et le plus méconnu à ce jour et qui, pour la première fois publiquement, pour les « Chroniques de Mars », a bien voulu sortir de l’ombre et prendre exceptionnellement la parole, se dévoiler, et nous livrer ses considérations magistrales sur l’Alchimie en voie sèche, nous parler de ses relations privilégiées avec le Maître de Savignies, nous donner aussi quelques directives de première importance sur la pratique alchimique au fourneau...

« Chroniques de Mars » No 23, avril 2017 – Numéro Spécial Alchimie.


Une résurgence alchimique au XXIe siècle

* * *

IV - Félibres et Rose-Croix en Terres provençales

« Les assistants dégagèrent le corps qui etoit enveloppé dans une forte toile et entouré de cordes de long en long et par travers , et le chanoine Molière put alors retirer du doigt de l’illustre défunt une lourde bague en or pur retenant une grosse émeraude dont le brillant avoit été entièrement obscurci par le baume et les autres ingrediens qui avoient servi à embaumer le corps. - Évidemment, il ne s’agissait pas d’une émeraude naturelle, dont les plus beaux spécimens sont fréquemment logés dans une gangue de calcaire pathique ou bitumeux. Le silicate double d’alumine et de glucinium n’eût pas souffert des aromates divers utilisés pour l’embaumement. En conséquence, c’est l’émeraude des philosophes, selon nous, que le pape alchimiste voulut conserver au doigt, pour sa lente et nécessaire désagrégation matérielle, dans la paix du tombeau. »

Eugène Canseliet - Le pape alchimiste d’Avignon – Initiation et Sciences, 1958.

Expliquer les filiations et discerner les transmissions est un sésame magique qui ouvre toutes grandes les portes de l’Hermétisme – que ce soit en Alchimie ou dans les autres « sciences maudites » comme dirait Stanislas de Guaita. S’intéresser à Georges Llabrès, en tant qu’alchimiste, s’intéresser à la transmission effective que notre auteur détient en propre, légitimement, c’est avant toute chose comprendre par quels « hasards » de la vie ce dernier a pu pénétrer, avec bonheur et respect, au domicile d’Eugène Canseliet et surtout savoir qui en fut l’apparieur.

A l’origine, c’est un ami intime d’Eugène Canseliet, le docteur Alexandre Ferrari, qui connaissait également Georges Llabrès, à Marseille, qui se chargea cordialement de présenter les deux alchimistes ; le premier fort aguerri aux feux de l’athanor et aux textes anciens, le second simple aspirant frais émoulu, désireux ardemment de passer à la pratique alchimique. Le courant passa parfaitement bien entre les deux hommes sur de nombreux sujets autres que la sainte Science, ce qui fit qu’il en découla une affinité philosophique autre qu’alchimique... C’est un fait notable. Ce courant nouvellement établi permit une réelle transmission de Maître à disciple et l’amitié commune avec le docteur Ferrari fut un ciment indéfectible qui concrétisa grandement un héritage en devenir. De plus, comme le signale par ailleurs notre auteur dans ce livre, Isabelle Canseliet fut un témoin très attentif de cette passation bienveillante, au cours de très nombreuses entrevues. Comme celle-ci est encore de ce monde, elle pourra aisément témoigner de cet état de fait.

Le docteur Ferrari était, lui, plutôt un théoricien de l’Alchimie, soucieux de spiritualité ; il avait été initié à la « Tradition chevaleresque » par l’érudit mythologue et archéologue marseillais Max Escalon de Fonton (1920-2013) qui lui avait donné des clefs particulières quant à la bonne appréciation alchimique de l’héraldique médiévale, sujet éminent que le docteur Ferrari partageait fréquemment avec Eugène Canseliet, entre autres.

Sur Marseille, rappelons-nous que Fulcanelli écrivit sur la Vierge Noire de la crypte de Saint-Victor et que Canseliet fit une partie de ses études aux Beaux-Arts de cette même ville, place Carli. Rappelons-nous aussi que Fulcanelli écrivit à de nombreuses reprises sur l’héraldique, les blasons, et l’importance de ce symbolisme si hermétique transparaît dans tous les écrits alchimiques du Maître - sans parler ici de l’écu final du Mystère des Cathédrales, dessiné par Julien Champagne. Grasset d’Orcet, cité par Fulcanelli, est à n’en pas douter une cheville ouvrière à bien considérer dans l’édification de cette architecture. Il est indéniable que depuis l’aube du Christianisme, l’Occitanie, de sang et d’or, est une terre d’élection pour qui sait la déchiffrer. Pierre Dujols de Valois qui écrivit un livre intitulé La chevalerie amoureuse - troubadours, félibres et Rose-Croix avait parfaitement compris la grandeur de cette piste ancienne qui sourd à ciel ouvert entre les lignes du temps depuis tant de siècles, de Jean XXII, le pape alchimiste en terres avignonnaises, à Mistral et sa Coupo Santo ; des châteaux Templiers oubliés jusqu’à Roger Caro et ses FARC.

Et encore, de Péladan et sa Rose-Croix de Toulouse jusqu’au Palais du Roure et, prolongeant par-delà les flots bleutés de Camargue, jusqu’au « Mas de Cocagne », à Grasse, la demeure de Schwaller de Lubicz, là où vint souventes fois Julien Champagne. Entre sables et nuages, en secret, la transmission éthérée opère toujours, dans le visible comme dans l’invisible.

Il faudrait aussi, pour conclure cet aperçu, que Georges Llabrès veuille bien, un jour, nous en dire plus sur ses souvenirs sur Madame Jeanne de Flandreysy (1874-1959) et son proche entourage, et en quoi elles purent parfois ouvrir certaines portes occultées de l’histoire provençale.

V - Le Congrès Canseliet de 1999, à la Sorbonne

« L’empoisonnement "spirituel" et "éthique" est bien plus radical que celui que procure le cyanure… Il y a deux grands dangers - se rapprocher trop prêt du Feu - trop s’en éloigner. »

François Trojani

A la fin des années 1990, à l’époque où je rencontrai Georges Llabrès, mes connaissances en alchimie traditionnelle ou même dans d’autres voies plus singulières, comme la voie des sels, m’avaient permis de cerner plusieurs pistes authentiques et des dépôts hermétiques dont certaines filiations remontaient au-delà du XIXe siècle. Mes conversations et correspondances avec des alchimistes confirmés comme, entre autres, Jean Lebensold, Jacques Trielli, puis plus tard avec Patrick Lebar, pour la voie du Cinabre ; Fabrice Bardeau, Paul Melleret, Jean-Pascal Percheron, puis Roger Bourguignon, Bernard Chauvière - et surtout François Trojani - me permirent de bien comprendre qu’en matière d’Alchimie, l’alchimiste - en soi - est beaucoup plus important que la matière elle-même et que la voie préférentielle qu’il emprunte.

Georges Llabrès est sans aucun doute le plus méconnu des disciples d’Eugène Canseliet. Il est pourtant nommé en creux par Canseliet, qui le remerciera volontiers de ses bons et loyaux services, dans son livre Deux Logis Alchimiques. Cet ami de la famille siégeait avec celle-ci, au premier rang, aux obsèques du Maître, à Savignies, le 23 avril 1982, en l’église de la Neuville-Vault, c’est dire que ses entrées dans la maisonnée et au laboratoire étaient connues de tous.

Né dans le sud de la France, le 12 octobre 1948, Georges Llabrès rejoint la capitale à vingt-deux ans pour entamer des études de Droit à Paris I. À cette occasion les méandres de la ville lumière lui feront rencontrer un coreligionnaire siégeant, lui, à la Faculté d’Histoire. Un jeune étudiant avec qui il sympathisera alors et qui deviendra plus tard un éditeur hermétiste et libraire bien connu. Georges Llabrès profite de son temps libre pour fréquenter aussitôt la bibliothèque de l’Arsenal, pour dénicher les manuscrits rares et les textes anciens traitant d’Alchimie. Dès lors, sa passion dévorante pour la « sainte Science » ne s’altèrera jamais plus. Sa capacité hors norme à lire entre les lignes, « alchimiquement parlant » les œuvres de Fulcanelli ainsi que les livres du maître de Savignies, qu’il connaît quasiment par cœur, est aussi grande que son « invisibilité » forcenée à vouloir échapper à tout enfermement, à toute reconnaissance quelle qu’elle soit. L’homme est solitaire et sa parole publique inhabituelle, Georges Llabrès échangera seulement avec quelques rares opératifs de son temps, comme Jean Laplace par exemple. Dans une correspondance en retour, datée du 13 juin 1988, Jean Laplace ira même jusqu’à écrire sur Llabrès :

« De toutes les lettres que je peux recevoir, la vôtre émane, enfin, d’une personne sensée. (…) Combien je suis en accord avec toutes vos considérations. Il faut nous rencontrer… ».

Durant quarante-cinq longues années d’études alchimiques, (dont la première décennie sous la houlette bienveillante d’Eugène Canseliet), on ne verra jamais l’opératif provençal enseigner dans des stages d’alchimie, écrire des livres didactiques, historiques ou érudits ou que sais-je encore, sur l’Art Royal. On ne verra pas plus l’homme intervenir dans des conférences ou des colloques, non pas par modestie, mais tout simplement parce que Georges Llabrès considère que ce ne sont pas les lieux adéquats pour apparaître ou discourir sur ces matières-là. C’est pourtant exceptionnellement à Paris, à la Sorbonne, en 1999, au Congrès Canseliet, que j’ai pu le croiser furtivement la première fois, lors de l’une de ses clairsemées apparitions publiques. Il est peu de dire qu’il est un personnage de l’extrême ombre et ses apparitions ou ses commentaires alchimiques sont, non pas rares, mais quasi absents de la littérature spécialisée dévolue à l’Alchimie contemporaine. Le tapage médiatique du monde moderne dont il a une « sainte horreur » fait de Georges Llabrès, de l’homme, du chercheur, et de l’alchimiste, un cas unique dans le petit microcosme actuel ; microcosme entièrement tourné pour son immense majorité vers le « bling-bling », l’ostentation, le paraître et la démonstration abusive de l’ego à une heure où les adeptes autoproclamés, les « maîtres alchimistes » détenteurs de la soi-disant pierre philosophale pullulent sur le Net.

Au sein de cette mirifique « société du spectacle », comme aimait à dire Guy Debord, faut-il voir dans le retrait ascétique et volontaire de l’homme que nous sollicitons aujourd’hui un signe préférentiel qui marque « l’authentique alchimiste » ? Nous ne sous-entendrons pas une telle chose, mais nous laisserons en tout cas notre lecteur s’interroger sur une telle décision, à une (...)

Thierry E GarnierLes Chroniques de Mars numéro 23, avril 2017 - Extrait du livre de Georges Llabrès : Pratique de la voie alchimique - De Nicolas Flamel à Eugène Canseliet.


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