ENTRETIEN avec Patrick BERLIER - La Symbolique des deux saints Jean #2

De tous temps, les antiques courants initiatiques ont toujours célébré le Feu-Principe assimilé au Verbe et à la Lumière personnifiée. Entre Histoire et Tradition, Patrick Berlier, traversant le Jourdain et reprenant son bâton de pèlerin, nous invite à le suivre sur les traces des deux Saints Jean dans cet ouvrage flamboyant où les deux figures bibliques : l’Évangéliste, « l’apôtre que Jésus aimait », et le Baptiste dit « le Précurseur », sont tous deux identifiés en tant que symboles de la Connaissance et de l’Amour, aux Portes solsticiales, Jean Baptiste, au solstice d’été, et Jean l’Évangéliste au solstice d’hiver...


II - DE JANUS À JEAN - LA SYMBOLIQUE DES

SOLSTICES ET DES PORTES DU TEMPS

ARQA // Il y a une dimension à ne pas oublier et que tu n’occultes pas d’ailleurs dans ton livre, elle concerne les « portes solsticiales » en rapport avec les deux « saints Jean », peux-tu évoquer cet aspect symbolique qui est très longuement traité dans ton ouvrage compte tenu de son importance ; il concerne aussi les antiques traditions païennes, issues du Druidisme et du Celtisme, n’est-ce pas ?

Patrick BERLIER // Selon les Évangiles, Jean Baptiste est né six mois avant Jésus. Lorsque l’église fixa la nativité du Christ au 25 décembre, elle plaça aussi celle de Jean Baptiste six mois plus tôt, le 24 juin, trois jours après le solstice d’été. Quant à la fête de Jean l’Évangéliste, elle la plaça au 27 décembre, six jours après le solstice d’hiver. Dans les Évangiles, beaucoup de passages à double sens font subtilement référence aux solstices. Les fêtes des deux saints Jean marquent en réalité l’instant où le soleil, ayant atteint l’un des extrêmes de sa course, commence à l’inverser et à décliner. Comme les deux solstices faisaient l’objet de grandes vénérations de la part des civilisations anciennes, les fêtes des deux saints Jean se sont vues naturellement associées à ces cultes. Disons qu’elles les ont christianisés. Quant aux Celtes, c’est lorsqu’ils se sont convertis à la religion chrétienne qu’ils ont décalé dans le temps leurs fêtes liées au cycle de la nature pour les faire coïncider avec les fêtes des deux saints Jean, dont ils avaient perçu toutes les dimensions symboliques.

ARQA // Les antiques traditions ont toujours fêté cette « course du soleil », un exemple particulier est celui du Janus bifront, peux-tu nous en parler ? Je pense notamment aux fameuses têtes de Roquepertuse…

Patrick BERLIER // L’une des raisons pour lesquelles les fêtes des deux saints Jean ont été placées près des solstices, est qu’elles allaient ainsi remplacer les fêtes liées au dieu Janus, le dieu au double visage qui dans l’antiquité romaine symbolisait les deux solstices et l’alternance des saisons. Par un bel hasard, Jean et Janus sont des noms qui se ressemblent, même si leurs étymologies sont différentes. En fait tout le monde y trouvait son compte : l’Église remplaçait un dieu du paganisme par des saints bien chrétiens dont les symboles et les apparences reprenaient ceux de l’ancien dieu, que l’on pouvait ainsi continuer à honorer sous couvert de christianisme.

Parmi les représentations de Janus bifront, celle de Roquepertuse est remarquable. Elle est l’œuvre des Salyens, une peuplade de la protohistoire implantée dans tout le sud de la France. Les Salyens occupaient entre autres l’oppidum de Roquepertuse à Velaux, à l’ouest d’Aix-en-Provence. Les Salyens pratiquaient le culte du crâne. Lorsque l’oppidum fut fouillé à la fin du XIXe siècle, on découvrit en particulier un portique composé de piliers en pierre dans lesquels étaient aménagés des cavités destinées à exposer des crânes humains. C’étaient soit des crânes d’ennemis tués au combat, soit des crânes des héros morts de la tribu. Ce culte du crâne fut vivace en Provence, mais pas seulement : on trouve des sanctuaires semblables à celui de Roquepertuse en d’autres régions, il y en a en particulier un très énigmatique dans les Monts du Lyonnais. Les statues ornant le site de Roquepertuse ne furent pas trouvées dans le sanctuaire proprement dit, mais dans la terre située en dessous, comme si les habitants de l’oppidum les avaient enterrées pour les préserver d’une attaque, qui les a sans doute décimés. L’une de ces statues représente deux têtes humaines adossées, d’une grande pureté de lignes.

C’est un dieu bicéphale, sans doute un mélange du Janus romain et de l’Hermès grec, un dieu des portes, des échanges et des allées et venues. On en a trouvé plusieurs représentations en Provence. Tous les éléments découverts à Roquepertuse, dont les fameux piliers aux crânes, sont aujourd’hui exposés au Musée de l’archéologie méditerranéenne de la Vieille Charité à Marseille.

ARQA // Il faudrait aussi évoquer les « herbes de la saint Jean »…

Patrick BERLIER // De nombreux cycles naturels coïncident avec ceux du soleil. Si le solstice d’hiver correspond à l’endormissement de la terre, le solstice d’été au contraire correspond à son éveil maximum. La fête de saint Jean Baptiste, le 24 juin, marque la période de l’année où les herbes médicinales, officinales ou simplement aromatiques, atteignent leur maturité optimale. Symboliquement c’est au matin de la Saint-Jean qu’il fallait aller cueillir ces plantes, en respectant tout un rituel. Les « herbes de la Saint-Jean » possédaient mille vertus. De même la Saint-Jean constitue la date de référence dans nombre de préparations. Ce sont des coutumes dont il serait bon de conserver la mémoire.

ARQA // Il y a aussi la tradition des « feux de la saint Jean », plus beaucoup entretenue à vrai dire dans nos régions, mais je connais encore quelques endroits de France, en Provence…, où elle est perpétuée de belle manière, est-ce aussi le cas par chez toi, dans le Pilat ou ailleurs… ? Peux-tu nous parler de ce rituel, de ce cercle de feu qu’il faut enjamber ou traverser en sautant par-dessus… ?

Patrick BERLIER // Les feux de la Saint-Jean ne se pratiquent plus beaucoup, hormis peut-être dans le sud de la France. Quand j’étais enfant un tel feu était allumé dans le village où nous habitions avec mes parents. Je me souviens encore de ce soir où mon père, qui se prénommait Jean, me le montra depuis nos fenêtres. De même jadis un grand brasier était allumé dans le vieux Saint-Étienne. Ce feu, que l’on nommait « fouga » dans le parler local, a fait l’objet d’une gravure de Jacques Trouilleux, que j’ai reproduite dans le cahier iconographique de mon livre. Il y avait aussi le fameux fouga allumé dans la ville voisine de Saint-Chamond, dans lequel un chat était sacrifié. Mais toutes ces traditions ne sont plus que des souvenirs se mêlant à des légendes. Aujourd’hui je crois que cette coutume des feux de la Saint-Jean ne se pratique plus que dans la région voisine du Livradois, entre Forez et Auvergne.

Les feux de la Saint-Jean tirent naturellement leurs origines des cultes du soleil lors du solstice d’été. Ce matin-là on allumait de grands feux pour saluer le lever de l’astre du jour à son point le plus extrême. Pendant le saut par-dessus le feu il fallait crier : « mes péchés me quittent ». Les péchés de l’année écoulée n’étaient pas absous – seule la confession pouvant apporter l’absolution – mais remis, ajournés, ce qui était aussi l’apanage de Jean Baptiste.

ARQA // Pour finir, il faudrait parler aussi des deux saints Jean et de la Franc-Maçonnerie – Nous sommes aujourd’hui, exactement trois siècles, jour pour jour, après une certaine date… Que s’est-il passé le 24 Juin 1717 ?

Patrick BERLIER // En ce jour de la Saint-Jean, quatre loges maçonniques londoniennes se sont réunies dans la taverne de l’Oie et le Gril pour fonder « la Grande Loge de Londres ». C’était le premier groupement de loges au sein d’une fédération centralisatrice. Il faut bien comprendre que la Franc-Maçonnerie ne date pas de 1717 mais est bien antérieure. La Franc-Maçonnerie opérative pratiqua peu à peu l’acceptation, en admettant des membres n’appartenant pas aux métiers du bâtiment. Il y eut donc une transition, soit de façon graduelle soit par emprunts, selon les théories historiques auxquelles on se réfère, pour obtenir une Maçonnerie « spéculative » qui émergea consciemment à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle. Cette Franc-Maçonnerie spéculative, c’est-à-dire philosophique, faisait référence aux Anciens devoirs de la maçonnerie opérative. Le 24 juin 1717 marque donc, en fait, la naissance de la Grande Loge de Londres et de Westminster, et cette date n’a pas été choisie au hasard : elle est entièrement liée aux deux saints Jean.

Le Baptiste, considéré par les francs-maçons comme un initiateur, est fêté ce jour-là. L’Évangéliste, considéré comme le parfait initié, a laissé un Évangile philosophique dans lequel certains francs-maçons ont puisé leurs valeurs. Comme je le démontre dans mon livre, le chiffre 17, et tout ce qu’il représente, constitue l’un des enseignements secrets de cet Évangile. Le choix de l’année 1717 était donc bien délibéré, de même que le choix du 17 janvier 1723 pour la publication des « Constitutions d’Anderson », le premier règlement de la Franc-Maçonnerie moderne. Quand certaines loges refusèrent de se ranger sous la bannière de la Grande Loge de Londres, ce qui fut à l’origine de la célèbre querelle des Anciens et des Modernes, la réunion de réconciliation, fondant la Grande Loge Unie d’Angleterre, eut lieu le 27 décembre 1813, jour de la Saint-Jean l’Évangéliste…

ARQA // Dans des loges pratiquant le Rite Écossais Ancien et Accepté, la commémoration de la Saint-Jean Baptiste fait l’objet d’un rituel particulier…

Patrick BERLIER // La quasi-totalité des francs-maçons célèbrent chaque année les fêtes de chacun des deux saints Jean, quelle que soit leur obédience et le rite pratiqué. Celle du Baptiste le 24 juin fait l’objet d’un rituel bien précis du REAA. Cela a été révélé par certains ouvrages de maçonnerie. En bref, il marque le passage d’une année à une autre, et par divers symboles il rappelle le rythme des saisons, et le franchissement successif des deux portes du temps – les deux solstices – sur lesquelles veillait jadis le dieu Janus. C’est un rituel de simplicité, qui ne se déroule pas forcément dans le Temple mais peut aussi se tenir à l’extérieur. La Saint-Jean est pour les francs-maçons l’occasion de communier avec le monde et d’aller à la rencontre des hommes. Des profanes sont souvent invités à donner des conférences ou des causeries...

Patrick Berlier pour Les Chroniques de Mars, 24 juin 2017.


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