Daniel GIRAUD - « Je cherche un homme » - Un ermite dans la ville

En Inde se situent les « samnyâsin » qui, à un âge avancé, renoncent au monde. Ils sont au-delà des rituels et vivent, ayant tout rejeté, avant d’aller mourir les pieds dans le Gange, en mendiants vagabonds plus ou moins bien vus par les dévots bigots. Plus loin, en Extrême-Orient, un moine bouddhiste, errant et mendiant, l’ermite solitaire Ryôkan (1758-1831) a marqué l’histoire du Zen au Japon. Habitant dans une hutte délabrée comment ne pas songer à Diogène lorsque Ryôkan, durant une nuit d’été, compte toutes ses puces jusqu’à l’aube ? Ceux qui ne le connaissent pas le regardent comme un mendiant sur la route… Ceux qui le considèrent comme un innocent candide l’appellent "grand sot"… Les anciens grecs de l’armée d’Alexandre nommaient « gymnosophistes » les "sages nus" hindous, autrement dit les jaïns "vêtus d’air". Le Jaïnisme serait même plus ancien que le Brahmanisme. C’était une sorte de religion athée et dualiste, basée sur la non-violence absolue.

Diogène demande à être enterré sur la face et non sur le dos, « car bientôt ce qui est en bas sera en haut »… Ce qui rappelle la première phrase de la Table d’Emeraude, texte alchimique de la Tradition Hermétique. Tout ce qui est en haut ne se reflète t-il pas en bas « pour accomplir les miracles de l’unicité » ? C’est pourquoi « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut »…

Pour le poète, métaphysicien et astrologue Jean Carteret (1906-1980), ce qui est en bas c’est la vie, simple et noire et ce qui est en haut c’est l’esprit, pur et blanc. Il s’agirait que la vie en s’élevant devienne pure… Cet "ermite de la Tour d’Auvergne" – nichant dans cette rue du IXe arrondissement à Paris - vivait sa solitude très entouré (sauf dans une période précise où il ne parlait plus, personne ne venant alors le voir bien entendu), immergé dans le collectif.

À l’instar de Jean Carteret, parmi les poètes plus proches de nous ayant vécu des formes d’érémitisme dans la ville, il y eut Hégésippe Moreau (1810-1838), toujours affamé, à la recherche de quelques nourritures jetées dans les poubelles... Ou encore Pierre Reverdy (1889-1960), retiré près de l’Abbaye de Solesmes, en passant par Tristan Corbière (1845-1875) qui « mourut en s’attendant vivre et vécu en s’attendant mourir… ».

Dans l’introduction de cet essai, j’ai signalé les rapports évidents entre Diogène et Yang Tchou, mais d’autres figures nous interpellent comme Yang Hsiung surnommé « l’ermite de cour », il y a deux mille ans… En Chine, au deuxième siècle de notre ère se développa un "érémitisme protestataire" contre le pouvoir. Ensuite, au IIIe siècle, il y eut Jouan Tsi, vu encore aujourd’hui comme un Diogène chinois. De même, le poète et sage taoïste Hi K’ang vivant hors des normes sociales, se promenait nu, souvent ivre et urinait en public… Et T’ao Hong-King, poète peu connu qui fut, comme Diogène, précepteur (des enfants de l’Empereur Kao des T’si) et démissionna aussi. Mais, bien que retiré, l’Empereur Wou des Leang allait le consulter comme Alexandre le Grand le fit avec Diogène.

Au XIe siècle, Shao Yung était un autodidacte marginal, vivant en "reclus de la ville". Ces personnages hauts en couleurs nous évoquent bien sûr les deux grands maîtres spirituels de la Voie. Selon le sage taoïste Tchouang-Tseu, « est-il besoin de gouverner le monde ? » (Ch. XI) – quand « le vide est l’abstinence de l’esprit » ? (Ch. IV).

Le fameux "Vieux Maître", Lao Tseu (Ve siècle avant notre ère) qui fut bibliothécaire avant de s’exiler on ne sait où, écrivait dans son Livre de la Voie et de la Conduite : « Qui n’agit pas pour gagner sa vie est sage pour apprécier la vie » - (Ch. LXXV)... « Ainsi le sage vêtu de bure garde le jade en son cœur » - (Ch. LXX), il suffit de « savoir se suffire » - (Ch. XLIV). Et Lao Tseu aurait pu apostropher Alexandre le Grand en lui lançant : « Qui dirige échoue » ! - (Ch. XXIX). Face aux conventions sociales, Diogène en appelle à la nature. « Au nom d’un individualisme farouche, celui-ci n’hésite pas à déconstruire l’idée même de communauté ».

Nous sommes environnés par les objets remarque Jean Baudrillard dès le début de son ouvrage La société de consommation avant de développer « le spectacle permanent de la célébration de l’objet »… Le corrosif Diogène savait déconstruire. Diogène vivait à une époque où il y avait moins d’amoncellement, de prolifération et de gaspillage d’objets qu’aujourd’hui. Il n’empêche que le peu d’objets qu’il avait étaient rejetés pour vivre chichement dans son "tonneau". On se souvient de l’anecdote du bol pour boire qu’il a jeté puisque l’on peut se désaltérer en buvant dans le creux de ses mains… Il se libère des objets jusqu’à se libérer de lui-même et de ses désirs.

En ayant rien du tout « il est clair que l’inutile est utile » - Tchouang-tseu - (Ch. XXVI). C’est pourquoi « qui abandonne le monde n’aura plus de liens. Qui n’a plus d’attaches retrouve l’équilibre et la paix » - (Ch. XIX).

« L’homme sans affaire », selon le maître Tch’an Lin-Tsi, n’est pas affairé car il se tient au large. L’homme sans affaire n’a ni obligation, ni horaires et n’est subordonné à rien. Sans fardeaux, il est libéré des marionnettes, objets et hommes-objets. Sans aucun compte à rendre ni rien à donner sinon sa présence narquoise dans un monde où l’intelligence est une denrée périssable. Le cynisme de Diogène est jubilation. C’est un "homme vrai sans situation" (Lin Tsi), se tenant dans l’ordinaire tout en étant « délivré de l’esclavage des choses ». Ainsi, « soyez votre propre maître où que vous soyez, et sur le champ vous serez vrais ». Le cynique ne développe pas des discours de surface. Il provoque et choque l’observateur qui, dans le meilleur des cas peut s’ouvrir à ce qu’il ne comprenait pas. Sinon l’homme du superflu retourne aux simulacres où l’on fait semblant et illusion en se dissimulant derrière ses simulations.

Diogène observe les passants et ceux qui viennent à lui. Il ouvre l’œil et discerne chez chacun ce qui pourrait les aider à mieux se connaître. Les coups de bâton "zen" de son maître Antisthène ne le libéra-t-il pas du monde des apparences ? Un dissident comme Diogène ne suit pas l’ordre établi mais suit le cours des choses ordinaires. Le naturel en accointance avec la nature… En lâchant prise il laisse ce qui fait le superficiel, il délaisse ce que d’autres ont pris… Les malappris se méprennent et se laissent surprendre par les répliques du Cynique.

« Es-tu une étoile ? Il faut donc que tu veuilles voyager et être sans patrie, ô vagabond ! » disait Nietzsche qui « a canonisé le rire » puisque son Zarathoustra savait « rire des yeux et des entrailles »… Diogène ne serait-il pas un de ces "infirmes à rebours", de ceux « qui ont de tout trop peu et trop d’une chose » ? Tandis que Zarathoustra lance : « En vérité, celui qui possède peu est d’autant moins possédé : louée soit la petite pauvreté ! » Et de repartir, l’un vers sa caverne, l’autre vers son "tonneau"…

Avec l’argent comme autorité suprême ce monde est celui de la quantité mais l’esprit de vacuité a tôt fait de l’éliminer. « Pour vaincre nos attaches, nous devons apprendre à n’adhérer plus à rien, sinon au rien de la liberté », nous dit Cioran. L’expérience du vide fait se dépasser soi-même. La co-naissance est une re-naissance. Diogène n’écrivant pas, comment être au courant de sa vie intérieure ? S’enfonçant dans la profondeur même du réel, il comprend sans rien prendre. Aujourd’hui, "pour votre sécurité", Diogène serait sans doute arrêté et emprisonné pour trouble à l’ordre public. Après un semblant de procès, lui et son habitat serait jeté aux ordures… Même les "clochards célestes" ou "clodos du Dharma" n’ont plus leur place, à part dans l’imaginaire d’une infime minorité.

Pourtant la recherche intérieure des solitaires décalés de la société se moque bien des succès et des échecs de la compétition sociale. Par-delà les apparences des sans-patrie c’est le grand large qui souffle du dedans de la cité. « Celui-là seul est fort qui peut dire : je ne vais pas au ciel, mais où je vais, là sera le ciel. » L’homme sans affaire est différent car il est différencié. L’être différencié est indifférent en "ne se portant d’aucun côté". Dissemblable parmi ses semblables, Diogène est en discordance sociale. En se distinguant il fait la différence sans faux-semblant et son ironie, ses persiflages et ricanements raillent ses contemporains. Ce loustic connaît les bons mots, il a de la répartie et ses boutades font rire même si ses sarcasmes mordent les uns comme les autres.

C’est plus qu’un pas de coté qu’a fait Diogène. C’est un rejet de tout ce qui fait la croissance des sociétés. Il remet en question les valeurs économiques et morales de tout un chacun. Diogène nous convie à une véritable "transvaluation de toutes les valeurs" comme le souhaitera plus tard Nietzsche. Au cœur de la cité, il dit "non" mais ce "non" n’est pas issu d’une déchéance mais au contraire d’une revitalité à partir de rien, à partir du rien, l’ineffable rien du Tout…

L’incommodité n’est pas une insuffisance car Diogène se suffit à lui-même. La médiocratie ambiante ne lui apportant rien sinon de l’eau à son moulin, ses moqueries vis-à-vis de ses contemporains n’ont d’égal que son mépris et dédain des gens du monde, des mondains. Il est la risée des autres alors que c’est lui qui les brocarde… Il se rabaisse pour mieux les narguer sans égards. Aucun outrage ne le touche mais ses saillies font mouche. Diogène ricane des brimades et tourne en ridicule ceux qui se prennent au sérieux sans se rendre compte qu’ils ne font qu’entretenir et gonfler leur ego.

Son rire est "homérique"… N’est-il pas un grand lecteur d’Homère ? Même si son Odyssée le fait voyager sur place. Un cosmopolite est citoyen de l’univers tout en s’abstenant de tout mais en étant chez lui partout. Cratès, un disciple de Diogène écrivait ces vers (…)

Les Chroniques de Mars, numéro 26 - 21 décembre 2017 - Extrait du livre de Daniel GIRAUD - "Je cherche un homme" - Diogène le libertaire


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