Marc MIRAULT - Une correspondance inédite d’Eugène Canseliet



Une controverse alchimique - Canseliet vs Caro

Il nous faut revenir un peu en arrière, pour remettre dans le contexte de l’époque, et ceci est important, la publication de ce fameux Legenda des FARC et pour ainsi dire toute l’œuvre de Roger Caro dans son ensemble. Révéler que celle-ci fut fraîchement accueillie, dans le petit microcosme de l’Alchimie expliquée sur ces textes classiques, dans les années 1960, 70 et suivantes, est véritablement peu dire.

L’idée de Caro de vouloir faire un « safari photos », comme certains le disait alors, à partir du Grand Œuvre alchimique dans la voie du cinabre était, il faut bien le reconnaître, une provocation d’envergure, qui mit à mal au final le projet lui-même et qui le desservit plutôt que le servit, pensons-nous.

L’intelligentsia parisienne, blottie à l’ombre du Maître de Savignies, ne savait trop que penser de cette voie mal connue, tout au moins du plus grand nombre, et attendait une prise de position officielle du disciple de Fulcanelli… Cette dernière ne vint pas de la sorte, mais Canseliet qui avait, en privé, parfois, la critique acerbe, ne manqua pas de donner son opinion par voie épistolaire (1). Nous avons retrouvé la trace de l’une de ces correspondances, dont nous donnons ici un extrait. Voici ce que dit Eugène Canseliet en réponse à une question touchant la voie mercurielle de Caro :

Lettre inédite d’Eugène Canseliet au sujet de Roger Caro

« Votre lettre relative à Roger Caro ne m’a pas surpris, car elle m’est parvenue en confirmation de ce que j’ai appris, de divers côté, sur ce singulier personnage - et l’épithète est euphémique. Ce que nous devons, à votre estimable ami Mr …, illustre d’irréfutable manière, hélas ! ce que je savais déjà. Quelle misère que l’Alchimie, si belle et si pure, puisse devenir maintenant, l’instrument nouveau des plus méprisables impostures. Et ce Dictionnaire de Philosophie Alchimique, par Kamala Jnana du Temple d’Ajunta ! Ne constitue pas l’un des moindres, que le père la Taupe, clochard divin, dégageait reconnaissant, d’entre les « papiers gras » empilés sur sa carriole, si mes souvenirs sont exacts (2) ! »

La diatribe est sévère, on le voit, et demande quelques explications. En réalité, il faudrait relativiser cette attaque en règle, les querelles de « spécialistes », enveniment parfois le discours au-delà de la pensée propre. Il est vrai aussi que Canseliet n’appréciait pas trop, en outre, que l’on vienne empiéter sur un territoire qu’il entendait sien… Trois éléments de valeurs différentes, pour une analyse satisfaisante de cette correspondance au vitriol, sont à prendre en compte. Arguments qui ne concernent pas seulement l’Alchimie, mais aussi le contexte particulier dans lequel viennent s’inscrire les ouvrages de Roger Caro, pour cette période. C’est surtout cela qu’il faut retenir.

Tout d’abord, comme nous le savons, Eugène Canseliet était parfaitement autorisé à avoir un avis circonstancié sur le travail alchimique de Roger Caro. Lui-même ayant œuvré, sans compter, dans cette voie des amalgames citée précédemment. Eyrénée Philalèthe n’enseigne-t-il pas, par ailleurs, certains aspects de « la voie sèche » sous couvert de « la voie humide par le mercure » ?

S’il fallait un élément de preuve, nous signalerons que lorsqu’Eugène Canseliet déménagea un jour de 1970, quelques substances alchimiques, de son domicile, 10 quai des Célestins à Paris, où il logeait dans une mansarde, domicile aimablement prêté par Jacques Cherest, il fut accompagné, à sa demande et dans sa tâche, par trois amis, dont Y. R. et Bernard Husson. Parmi les objets à emporter, plusieurs grosses bouteilles en grès, parfaitement luttées à la cire, emplies de mercure liquide, et pesant un poids très conséquent, furent emportés ce jour-là (3)…

Ce mercure avait subit, sans doute, une longue série de distillation dans des cornues en grès, afin de rendre ledit mercure apte à s’amalgamer à une chaux d’or, de façon particulière - par le plomb, dirons-nous. Ce mercure, ou du moins une partie, fut utilisé par la suite lors de la coction entreprise par Eugène Canseliet : coction qu’il relate dans L’Alchimie expliquée sur ces textes classiques, dans le chapitre consacré à l’Œuf Philosophal… Charitablement, il conviendrait toutefois de préciser que les sublimations-purifications du vif argent qu’entendaient le Maître de Savignies ne se bornaient point à de simples distillations « Per-Se », mais qu’il entendait par là - après avoir obtenu un régule d’antimoine martial, mais particulier, enrichi par fusion au creuset, d’une part d’or ou d’argent de coupelle, ensuite transformé en beurre de régule d’antimoine - réaliser une base sur laquelle, Eugène Canseliet réitérait une longue série de cohobations-distillations de mercure vif-argent, afin de lui donner cette qualité hautement ignée, habilement contestée, mais peut-être trop, par Fulcanelli (4).

Par ailleurs, il faut bien reconnaître que ce que n’aimait pas Eugène Canseliet chez Roger Caro, était le tapage fait ainsi autour de l’Alchimie, la divulgation non voilée, les « ordres initiatiques », à la manière de Caro, qui en découlaient… Tout cela était à cent lieues de la pensée du seul disciple de Fulcanelli.

« En réalité, ce que Eugène Canseliet n’aimait pas chez Caro, ce n’était pas ses recherches, c’était sa méthode… Pour Canseliet, « on ne vivait pas de l’Alchimie on vivait pour l’Alchimie. » La différence est de taille (5) ! »

De la sorte, la divulgation sans trop de discernement (6), l’Église de la Nouvelle Alliance de Caro (7), et quelques éléments supplémentaires d’irritation due au fait que le faisceau de lumière se fut tourné, l’espace d’un instant, vers ailleurs fit, qu’emporté par son élan, Eugène Canseliet ne manqua pas d’écorcher ainsi Roger Caro (8)…

Un dernier témoignage, et de taille, pour apporter un bémol, à cette controverse alchimique, entre deux personnalités éminentes qui marquèrent toutes deux, à des degrés différents, leur temps et l’Alchimie contemporaine. A cette même question posée en privé, sur Roger Caro, Canseliet répondit un jour :

« Il est vrai que ses méthodes ne me conviennent pas, mais il est peut-être finalement le seul d’entre-nous tous, à avoir réussi quelque chose, dans sa propre voie… (9) »

Marc MIRAULT - Les Chroniques de Mars, fev. 2011 - (Extrait de l’ouvrage :MONTFORT - le Mythe Templier).

THESAVRVS // Adam – Adepte – Aigles – Alchimie – Alchimiste – Argyropée – Assation – Athanor – Chrysopée – Coupellation – Cyliani – Élixir- Élixir de longue vie – Eugène Canseliet – Philalèthe – Fulcanelli – Gnose – Grand Œuvre – Lavures – Macrocosme – Magnum Opus – Mercure – Microcosme – Nicolas Flamel – Œuvre au noir - Œuvre au blanc – Œuvre au rouge – Or – Panacée – Paracelse – Philosophie Hermétique – Pierre Philosophale – Poudre de projection – Régule – Rémore – Soufre – Sublimations – Table d’Emeraude – Teinture – Terre adamique – Transmutation – Unobtainium - Vitriol – voie de l’Antimoine – voie du Cinabre //

* * *

(1) Sur ce même sujet, et pour la période contemporaine, on aimerait avoir - encore - l’avis d’Eugène Canseliet, sur la moultitude de stages « alchimiques » qui fleurissent aux quatre coins de notre hexagone, sous la houlette de marchands du temple, (rien à voir avec l’Ordre du même nom), plus habilités à vendre des savonnettes ou des modes d’emplois, dont ils ignorent eux-mêmes les composants, que de "s’occuper du Grand Œuvre". Voir à cet égard et à toutes fins utiles le très beau livre - et explicite - que vient de publier Arqa, sous le titre Le Grand Œuvre dévoilé.

(2) Correspondance privée © Archives Arcadia - Remerciements à Ancy-Lefranc, pour la communication de ce document.

(3) Témoignage de C-C. pour l’ouvrage.

(4) Le Maître ne fut-il pas là envieux ? Fulcanelli - Le Mystère des Cathédrales, J-J Pauvert, 1977, troisième édition, - Notre-Dame de Paris, pages 126, 127 & 128.

(5) Témoignage de Ancy-Lefranc pour l’ouvrage.

(6) Selon certains témoignages que nous avons recueillis dans l’entourage de Roger Caro, sur la fin de sa vie, il souffrait malgré tout d’un sentiment de culpabilité, d’avoir trop divulgué. Témoignage de C-C. pour l’ouvrage.

(7) Eugène Canseliet était catholique et très traditionaliste. Il exigea pour ses funérailles à Neuville-Vault, que fut donnée une messe en latin, selon le rite de saint Pie V… ce qui obligea la famille à s’enquérir dans une autre région, d’un autre prêtre, pouvant officier. C’est dire si l’Église de la Nouvelle Alliance de Roger Caro, pouvait l’incommoder considérablement. Témoignage de Ancy-Lefranc pour l’ouvrage.

(8) Roger Caro, de son côté n’était pas de reste, qui déconseillait à ses disciples la lecture de Fulcanelli ! Non pas d’ailleurs, par manque d’intérêt, mais tout simplement par absence de « charité »... Témoignages de Luc Saint-Alban et de S. H. pour l’ouvrage.

(9) Témoignage de C-C. pour l’ouvrage. « À ces méthodes qui ne convenaient pas » à Eugène Canseliet, il nous faut rajouter cet élément de taille, très peu connu, même de l’entourage de « l’alchimiste des Angelots », témoignage d’un très proche de Roger Caro, dans les années 1960-1980, qui eut l’occasion d’assister avec trois autres personnes, à la projection privée d’un film super 8 - en quatre bobines - dont la dernière bobine n’était pas en couleur, car c’est celle-ci qui montrait de façon irréfutable, la Transmutation Métallique réalisée par Roger Caro lui-même. Film exceptionnel ! … donnant à voir l’intégralité du processus alchimique, selon toutes les phases de l’œuvre, tel que Roger Caro l’enseigna « véritablement » à deux ou trois seulement de ses meilleurs disciples… - Témoignage de S. H. pour l’ouvrage.


Textes & photos © Arqa ed. // Sur le Web ou en version papier tous les articles présentés ici sont soumis aux règles et usages légaux concernant le droit de reproduction de la propriété intellectuelle et sont soumis pour duplication à l’accord préalable du site des éditions Arqa, pour les textes, comme pour les documents iconographiques présentés.