Denis LABOURÉ - L’Astrologie comme exercice spirituel


L’état de grâce

Chaque astrologue chevronné a connu l’état que je vais décrire. Il est d’ailleurs pleinement astrologue lorsqu’il accède à cet état.

Cet état se produit quand, face à un thème, vous vous laissez prendre par l’interprétation. Jusque-là, vous interprétiez le thème en vous appuyant sur vos règles, avec plus ou moins de bonheur. Puis, soudain, tout ce que vous dites est précis. Vous savez en le disant que c’est exact, avant même que votre interlocuteur le confirme. Vous effectuez le geste juste, vous formulez l’interprétation parfaite. En vous appuyant sur le thème, vous entrez dans des détails auxquels vous n’auriez pas accédé dans votre état habituel. S’il vous connaît bien, votre interlocuteur perçoit un léger changement dans le ton de votre voix. Ce ton se revêt d’une touche d’enthousiasme (1) . Ce n’est plus vous qui interprétez le thème, c’est le thème qui s’interprète à travers vous.

Ce n’est pas de la voyance. Vous n’avez pas de cliché, pas d’image. Vous restez pleinement conscient. Dans ces moments-là, vous êtes dans un état que les traditions ont décrit comme « la chambre haute », le centre du cercle, le sommet de la sainte montagne. Un astrologue dirait qu’il se situe sur le « méridien éternel » (2). Ces catégories que sont le temps et l’espace n’y ont pas la même consistance (3).

Quelques traits propres à cet état

Voyons quelques particularités de l’état qui était le vôtre lors d’une telle interprétation.

Cette interprétation a dépassé vos connaissances habituelles. En le voulant, en appliquant normalement vos connaissances techniques, vous ne l’auriez pas réussie à ce point-là. Dans un an, la personne vous dira : « j’ai bien acheté un appartement au premier étage, comme vous me l’aviez dit ». Or, vous ne connaissez aucune règle astrologique qui vous permette de distinguer, dans un appartement, le premier étage du second ! Il s’est donc produit une rupture dans l’état de conscience, qui s’est traduite par l’accès à une compétence (connaissance, savoir-faire) dont vous ne disposiez pas à l’état habituel.

Pour réaliser cette interprétation, vous n’avez rien visualisé. Les pensées préparatoires, qu’il s’agisse de pensées positives, de méditation ou de prière n’y font rien. Pour tel thème, vous aviez bien préparé votre travail, mais une fois en scène, vous n’avez pas décollé d’une grande médiocrité. Alors que, cette fois-ci, vous vous lancez dans l’interprétation d’un thème que l’on vient de vous tendre. Et ce que vous dites est extra-ordinaire.

Dès l’instant où vous avez pris conscience de cet état, que votre interprétation s’écoulait fluide et parfaite, vous vous êtes dit : « je suis bon aujourd’hui. Il faut que je continue sur cette lancée ». Là, instantanément, le charme s’est brisé. Vous avez terminé l’interprétation poussivement, chutant dans une grande banalité. La « surconscience » se traduit par l’abolition de la conscience réfléchie. Au moindre recul pour analyser le phénomène, à la moindre tentative d’avoir conscience d’être conscient, le phénomène s’interrompt.

Cet état est connu dans n’importe quel métier, tant que vous maîtrisez l’action de son début jusqu’à son aboutissement. Du ferronnier au champion sportif, chaque personne ayant atteint le sommet de son art a connu cet état (4). La répétition ininterrompue du même geste face à une machine le tue irrémédiablement, comme le fait aussi le traitement statistique.

Comment ne pas atteindre cet état ?

L’état ne se produit pas quand je cherche à l’obtenir. Lorsque je débutais, je faisais une prière en début de journée ou avant d’interpréter le thème. Les indiens répètent un mantra. Ça n’a jamais rien donné. Pas plus que le fait d’essayer d’être bon ! Autrement dit, qu’il y ait prière ou pas ne changeait rien. Le résultat pouvait être bon ou mauvais. Pire, le fait de prier, de visualiser ou de méditer traduit la peur que ça ne fonctionne pas. Il donne consistance au doute qui obstrue l’accès à cet état.

L’état ne s’obtient pas quand l’astrologue est soumis à la pression d’un interlocuteur qui ne s’implique pas dans le phénomène. Son accès se ferme quand l’interlocuteur (un individu ou un groupe) veut éprouver l’astrologue. Il en va de même quand l’interlocuteur adopte une position d’observateur critique sans s’impliquer dans l’acte d’interprétation (5). Les meilleurs astrologues se sont cassés les dents lorsqu’ils furent soumis à des tests dits « scientifiques ». Rien de pire pour l’astrologue que la situation suivante : un client pour lequel votre interprétation a été parfaite donne votre adresse à un sceptique qui vient pour vous tester. En général, c’est un désastre (6).

Comment favoriser l’apparition de l’état ?

Pour atteindre l’état, deux étapes doivent se succéder.

La première est l’exécution d’un rite qui sert de marchepied. Ce rite doit être maîtrisé et effectué d’une façon spontanée. Il doit donc être immuable, simple et précis. Le moi de l’astrologue s’efface devant ce rite. Dans une interrogation céleste (astrologie horaire), ce rite s’appuie sur les règles qui assurent la « perfection » (7). Ces règles sont strictes, le moi de l’astrologue (sa volonté, son imagination, son amour-propre) s’y soumet. La conscience réfléchie (celle qui peut avoir un recul critique envers le phénomène) s’y abolit provisoirement.

Une fois la conscience réfléchie mise entre parenthèses, un lâcher prise total doit prendre le relais. A partir de cet instant, l’astrologie se comporte comme une prodigieuse machine à faire du sens.

Plus le contraste entre ces deux phases est accentué, meilleur est le résultat. Dans les différents types d’astrologie, ce contraste est spectaculaire en astrologie horaire. Ou lorsque l’astrologue interprète un thème de naissance avec l’état d’esprit que lui a donné son entraînement en astrologie horaire. Les résultats sont moins performants lorsque :

- la méthode d’interprétation est ritualisée d’un bout à l’autre. Si une méthode à base de règles strictes fonctionnait, l’ordinateur débiterait des interprétations excellentes. Ce n’est pas le cas (8).

- la méthode lâche la bride dès le départ. Comme l’astrologue n’a pas actionné la clef, son interprétation relève de l’imaginaire et se révèle fantaisiste ou banale (9).

Quand l’état est atteint, il ne faut pas interrompre le flux. Pendant ce flux, chaque symbole se revêt d’une interprétation, toujours exacte malgré les multiples attributs du monde sensible (10) qui peuvent être les siens (11). Si l’interlocuteur vous interrompt sans cesse, vous faisant changer de sujet selon sa volonté, il vous oblige à faire appel à la conscience réfléchie qui tue le phénomène.

Que s’est-il réellement passé ?

L’état de mage montre une forme d’union entre la conscience habituelle et quelque chose d’une qualité supérieure. Pour que cette identification se produise, l’intervalle, le hiatus qui empêche cette union doit s’effacer.

Cet intervalle, c’est la conscience réfléchie, un recul que le moi éprouve face à lui-même. Dans cet état, le moi n’est ni anéanti ni inconscient. Simplement, il n’a plus la conscience réfléchie de lui-même. Il fonctionne spontanément. Il accède à une surconscience dans laquelle le sujet connaissant (moi) ne fait qu’un avec l’objet connu (le contenu de l’interprétation). La conscience de soi se retrouve donc comme vision directe (12).

Il n’y a ni transe, ni perte de conscience ni autre phénomène médiumnique. Cette identité avec le réel (13) absorbe l’intense activité de l’âme. Elle n’abolit pas le moi. Elle est au contraire pour le moi son intensité maximale, son absolue existence. Cette expérience conduit le moi surconscient à la certitude tranquille de l’intuition immédiate qu’il a de lui-même. C’est en toute conscience – et confiance - que l’astrologue déroule son interprétation. Il est ce qui parle tout en accédant à une connaissance qui apparaît comme spontanément révélée.

>[Denis LABOURÉ] - Chroniques de Mars // janvier 2011.

* * *

“ La Mère du Monde ” peinture de Nicholas Roerich (1874 - 1947), et portrait photographique du peintre © Dmitry Olshansky.

(1) Du grec en-theos : transport divin.

(2) Plotin décrit cet état : « Que l’on se souvienne de ces moments où, ici-bas, nous sommes en état de contemplation, dans une clarté totale : à ces moments-là, nous ne faisons aucun retour sur nous-mêmes, à cause de notre activité intellectuelle : nous nous possédons seulement, et notre activité est toute tournée vers l’objet, nous devenons cet objet… nous ne sommes plus nous-même qu’en puissance. » (Ennéade IV, 4, 2, 3).

(3) Le temps y est vécu comme une succession d’unités - d’expériences - indépendantes du temps objectif.

(4) Lorsque cet état cesse et que vous tentez de le reproduire volontairement, avec une autre carte du ciel, voilà ce que vous éprouvez : « Souvent je m’éveille de mon corps à moi-même ; je deviens extérieur aux autres choses, intérieur à moi ; je vois une beauté d’une merveilleuse majesté ; alors je le crois : je suis, avant tout, d’un monde supérieur ; la vie que je vis alors, c’est la vie la meilleure ; je m’identifie au Divin, en lui j’ai ma demeure : parvenu à cette activité suprême, c’est là que je me fixe ; je transcende toute autre réalité spirituelle ; mais, après ce repos dans le Divin, retombant de l’intuition dans la réflexion et le raisonnement, je me demande alors comment j’ai pu jamais, et cette fois encore, descendre ainsi, comment mon âme a pu jamais venir à l’intérieur d’un corps, si déjà, alors qu’elle est dans ce corps, elle est telle qu’elle m’est apparue. » (Plotin, Ennéade IV, 8, I, I).

(5) L’astrologie horaire met en évidence ce phénomène : le consultant est en maison I, l’astrologue est en maison VII. Les deux protagonistes sont dans le même navire. Ils sont deux reflets d’une même réalité. Ils sont deux interprétations que le divin se fait de lui-même. Pourtant, sans voir la contradiction, le même astrologue peut lire un thème de naissance en imaginant qu’il n’est pas dans ce thème.

(6) Dis-astro ; mauvais astre, mauvaise étoile. Les astres vous abandonnent !

(7) Jadis, cette fonction était également assurée par le calcul et le tracé du thème. Depuis que l’imprimante débite les thèmes, cette étape a disparu.

(8) Un excellent exemple est la méthode astrologique de l’École de Hambourg. Si on en croit ses textes, tout y est question de formules, d’équations et de figures symétriques. Une rigueur parfaite qui ne laisse aucune place à la créativité s’en dégage. Cette rigueur est attirante pour les esprits logiques et repoussante pour les esprits poétiques. Ces deux types d’esprit sont victimes d’une illusion. Cette rigueur n’est qu’un rituel permettant d’ouvrir la porte. Le praticien entre dans le thème avec ses équations, puis il lâche prise. Seuls ceux qui ont vu à l’oeuvre l’ancienne génération des praticiens de cette méthode - lorsque les résultats étaient spectaculaires, ce qui n’est aujourd’hui plus le cas - peuvent le comprendre.

(9) C’est fréquemment le cas des astrologues qui compensent en donnant des conseils, qui disent ce qu’ils pensent du thème, plutôt qu’ils n’interprètent réellement le thème.

(10) C’est-à-dire perceptible aux sens.

(11) Une maison peut recouvrir de multiples attributs ; la maison IV, c’est votre père, c’est votre résidence, c’est la fin de votre vie, etc. Ainsi, le maître de la maison IV affligé peut indiquer un danger pour le père, un déménagement, une fin de vie malheureuse, etc. Lorsque l’astrologue atteint l’état, il choisit spontanément et systématiquement, sans y réfléchir, la bonne correspondance. Il ne s’agit pas de voyance, car ce qu’il choisit est réellement un attribut de la maison IV. Simplement, c’est toujours le bon qui est choisi.

(12) « L’âme possède en même temps la conscience d’elle-même parce qu’elle ne fait plus qu’une seule et même chose avec l’intelligible » (Plotin, Ennéade IV, 4).

(13) Dans la philosophie platonicienne, il s’agit de l’Intellect et de l’union avec le monde intelligible.

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