Christian DOUMERGUE - " In Hoc Signo Vinces " - ou la signature des donateurs de l’abbé Saunière

Le rôle insoupçonné d’Alfred Saunière

On soupçonne depuis un certain temps le rôle joué par Alfred Saunière – le frère de Bérenger Saunière – dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Affaire de Rennes-le-Château. Mes recherches sur le sujet m’ont amené à éclairer d’un jour nouveau une partie de ce rôle et d’établir une connexion précise – via Alfred – entre la rénovation de l’église de Rennes-le-Château et une organisation réactionnaire basée à Narbonne : le Cercle Catholique de Narbonne.

Le nom du Cercle Catholique de Narbonne apparaît dans deux rapports de la sous-préfecture de Narbonne à propos d’Alfred Saunière. Selon ces rapports, Alfred joua au sein de cette structure un rôle déterminant, puisqu’il fut placé à sa tête. Des documents émanant du Cercle permette de préciser le rôle exact d’Alfred, amené à prendre le poste d’aumônier du Cercle à deux reprises. Une première fois en 1886. Puis, en 1896, suite au décès du R. P. Parazols, au mois de novembre. Dans son rapport sur l’historique du Cercle, Léonce Favatier expose qu’à cette occasion « M. l’abbé Saunière […] a mis une seconde fois son talent d’orateur au service de notre œuvre. »

Le talent d’orateur d’Alfred va, de fait, être souvent sollicité. Les rares documents retraçant les cérémonies instiguées par le Cercle montrent Alfred Saunière exploitant au mieux ses talents d’orateur. C’est lui qui inaugure les festivités. C’est également lui qui clôture les journées, au travers de discours marquant son auditoire. On voit encore Alfred prendre la parole au terme d’un banquet accueillant plus de deux-cent personnes. Alfred apparaît ainsi comme le véritable chef d’orchestre de certaines manifestations.

Le rapport sur Alfred réalisé par le sous préfet de Narbonne en 1896, indique qu’il fut, en outre, pendant plusieurs années « le directeur et le rédacteur principal du journal “ La Croix du [Sud]” qui s’imprimait à Narbonne. » Or, un autre rapport, sur le Cercle celui-ci, et daté du 15 mars 1892, indique que La Croix du Sud était l’organe officiel du Cercle Catholique.

Véritable porte parole du Cercle, Alfred portait donc les couleurs de celui-ci aussi bien à l’oral qu’à l’écrit. Un activisme qui, incontestablement, lui permit d’acquérir, dans les milieux royalistes, une aura dont son frère ne manqua pas de profiter. Notamment lorsqu’il se rendit, pour quelques mois, à Narbonne, après sa suspension de traitement pour prise illégale de position politique en chaire. On sait que c’est après ce bref séjour à Narbonne que Bérenger, de retour à Rennes-le-Château, fut en mesure, financièrement parlant, de se lancer dans la rénovation de son église. Une soudaine fortune financière, qui n’est pas sans lien avec le Cercle Catholique où l’a introduit son frère.

Le Cercle Catholique de Narbonne

Le Cercle Catholique de Narbonne s’inscrit dans un mouvement plus large de constitution, un peu partout en France, de Cercles catholiques ouvriers. Le premier est créé à Paris en 1873, à l’initiative du comte de Mun (1841-1914), de François René de la Tour du Pin Chambly, marquis de la Charce (1834-1924), Félix de Roquefeuil-Cahuzac et Maurice Maignen, désireux de ramener la France dans « les voies chrétiennes. » Le modèle fait école. Très vite. En 1878, ce sont ainsi 375 cercles qui ont été constitués. Ils totalisent 37.500 ouvriers et 7600 membres issus des classes dirigeantes. C’est dans ce contexte qu’est créé le Cercle Catholique de Narbonne, le 16 avril 1875, par 23 membres fondateurs.

A Narbonne comme ailleurs, le but du Cercle Catholique est très clairement d’inverser le courant politique et philosophique qui dirige la France depuis l’avènement de la République. Il prône ainsi une lutte farouche contre les principes contraires à la religion. Il est question de « résister au flot envahissant du matérialisme [et] de l’athéisme » et de préparer « la victoire finale. »

Quant à la structure du Cercle, elle pourrait, grosso modo, se résumer ainsi : une hiérarchie issue de l’Eglise et de la haute société ; des recrues issues des classes populaires, plus particulièrement ouvrière. Avec une volonté idéologique de briser la « lutte des classes » et de promouvoir un autre modèle social, basé sur l’idéal christique de fraternité.

C’est autour de ce double mouvement que se structure le Cercle. L’idée est de redonner à tous la foi chrétienne. Aussi bien aux classes ouvrières, que le Cercle aspire à détourner de ceux qui instrumentalisent sa misère, qu’aux classes « aristocratiques. » L’aristocratie dont il s’agit ici est tout autant l’aristocratie au sens classique du terme, que la classe fortunée issue de la bourgeoisie, ou encore l’élite scientifique.

Pour cela, le Cercle va créer différentes structures, dépendantes de lui. Il se ramifie, en plusieurs « branches » : Cercle, comité, dames patronnesses, bienfaiteurs, et patronage. La plupart du temps, ces structures s’interpénètrent : le Cercle et le Patronage ont ainsi le même siège, la même chapelle, le même aumônier, la même salle des fêtes, le même Comité… Certaines émanations du cercle sont plus étonnantes (bien que typiques des Cercles catholiques), comme la Caisse de la boulangerie. L’objet de cette structure était de fournir aux ouvriers du Cercle du pain à un prix avantageux. D’autres structures du même genre, pour d’autres denrées, vont être mises en place. Dans le domaine culturel, le Cercle œuvre pour que les ouvriers aient accès à différents types de livres et de quotidiens. Il organise des conférences littéraires ou scientifiques.

Voilà pour le rôle officiel. Officieusement, le Cercle va se livrer à un véritable lobbying politique. Différents rapports sur ses activités mettent en lumière ce rôle. Le 24 mars 1896, le commissaire spécial chargé de surveiller le Cercle consigne au sous préfet de Narbonne les manœuvres électorales entreprises par le groupe. Plusieurs activités du Cercle sont surveillées de près par les autorités, notamment les recrutements effectués chez les militaires.

La loi française interdisait à ceux-ci toute affiliation à un groupe religieux ou politique. Mais le Cercle, a cherché à recruter dans la classe militaire. Cela finira par une interdiction formelle du commandement militaire qui va proscrire l’accès du patronage aux militaires de la garnison de Narbonne (Rapport du sous préfet du 18 décembre 1901). Ces infractions régulières à la loi, les visées d’influence occulte de la vie politique locale, se heurtent à la forme publique du Cercle. Si bien que, quasiment dès après sa création, le Cercle va en réalité entrer en clandestinité. Il s’est en effet très rapidement dissous de manière officielle auprès des services préfectoraux, mais a néanmoins continué son activité – et son activisme.

Le rapport du sous-préfet de Narbonne du 7 mai 1880 consigne ainsi : « Il y a donc à Narbonne un Cercle politique, non autorisé, (…) situation anormale, dont s’émeut la population républicaine de cette ville, et de la région (sur laquelle ce cercle essaie d’étendre son influence). »

Si cette entrée en clandestinité a du faciliter les manœuvres d’influence du Cercle, elle a, probablement, aussi, une autre raison. Le même rapport affirme en effet : « …cet établissement n’a jamais cessé de fonctionner, et sa prétendue dissolution n’a été qu’une supercherie destinée à l’exempter de l’impôt sur les patentes. »

Plusieurs correspondances du même type mettent en avant le même argument et exigent que des mesures soient prises contre le Cercle. Le 21 août 1880, le Ministère des Cultes, suite à ces différents rapports préfectoraux exige que le Cercle – qui est qualifié de « centre de propagande politique » — soit dissolu. Il perdurera pourtant…

Il est manifeste que le Cercle a manipulé d’importantes sommes d’argent. Le rapport du sous-préfet du 9 décembre 1901 indique qu’il était « subventionné par des familles riches de la ville appartenant au parti conservateur. » On mesure quelque peu l’ampleur des sommes qu’il a pu brasser à travers une souscription à la promotion de laquelle il participa vivement. Le Cercle promouvait le culte du Sacré Cœur et, à ce titre, a fait campagne pour que soit élevé, au Sacré Cœur de Montmartre (dont la première pierre avait été posée cinq ans plus tôt) un pilier offert par les narbonnais. L’Union de l’Aude du 22 janvier 1880, rend compte de la somme récoltée à ce jour : 12.306, 35 francs-or…

Les premiers donateurs de l’abbé Saunière...

L’engagement d’Alfred au sein du Cercle Catholique – son rôle central dans cette organisation – joua, de manière certaine, un rôle déterminant dans le financement de l’œuvre de son frère à Rennes-le-Château.

Bérenger confessa que son frère lui apporta d’importantes sommes d’argent (55.000 francs-or), et servit d’intermédiaire à d’importantes donations. Or, plusieurs des donateurs importants de l’abbé Saunière gravitent autour du Cercle. C’est le cas de Madame de Beauxhostes, dont la famille figure au rang des membres fondateurs du Cercle, et qui alimenta le curé de Rennes de quelques 25.000 francs-or. La comtesse de Chambord, sans être membre du Cercle, est évidemment adulée par ses membres. Concernant Marie Cavailhé, la seconde donatrice de l’abbé après la comtesse, il n’y a pas de preuve formelle de son appartenance au Cercle, et pour cause, les archives internes de celui-ci ne nous sont pas parvenues… Mais de nombreux indices existent en cette faveur. Outre son engagement politique royaliste, et sa proximité géographique avec Narbonne, son poème « La Patrie » laisse deviner une autre connexion. Marie Cavailhé y exprime une profonde dévotion envers Louise de Sabran-Pontevès (1835-1863). Or, dans le rapport du 7 mai 1880, un membre de la famille de celle-ci, est cité comme étant un des dirigeants les plus influents du Cercle Catholique de Narbonne. Il s’agit du marquis de Sabran, alors lieutenant-colonel de l’armée territoriale…

Il apparaît donc assez probable que ce soit le Cercle catholique de Narbonne qui ait servi – à cause du rôle qu’y jouait Alfred – au financement des premiers travaux de l’abbé Saunière. Un indice remarquable accréditant cette hypothèse est la mise en exergue, par deux fois, sur le fronton, et, de manière francisée sur le bénitier de l’église de Rennes, de la formule In hoc signo vinces. C’était, précisément, la devise du Cercle catholique de Narbonne, et, plus largement, de l’ensemble des Cercles Catholiques français. A Rennes, il est difficile de ne pas y voir la « signature » des bienfaiteurs de l’abbé Saunière...

Christian Doumergue © –Les Chroniques de Mars - février 2011 et Terre de Rhedae 2010.


Textes & photos © Arqa ed. // Sur le Web ou en version papier tous les articles présentés ici sont soumis aux règles et usages légaux concernant le droit de reproduction de la propriété intellectuelle et sont soumis pour duplication à l’accord préalable du site des éditions Arqa, pour les textes, comme pour les documents iconographiques présentés.