Marc MIRAULT - Une Alchimie templière

L’idée qu’il puisse exister une alchimie proprement « templière » est évidemment, au plan historique à prendre avec circonspection (1).

En ce qui concerne l’ésotérisme du Temple, il faut se référer principalement à un christianisme gnostique, prenant sa source dans les écoles hermétiques d’Alexandrie, et précédemment, dans les cénacles des temples d’Egypte. Cette Gnose, pur réceptacle de la Parole perdue, ou tout au moins de ce que l’antiquité avait pu en conserver, à travers ses deux composantes majeures que sont l’Alchimie et l’Arithmosophie, passera ensuite, sur l’autre versant du bassin méditerranéen, pour voir consacrer les mystères d’Eleusis et les écoles néo-platoniciennes via les cercles pythagoriciens ancestraux qui furent de merveilleux relais initiatiques, à cet égard. C’est Clément d’Alexandrie, et avec lui, d’autres pères de l’Eglise, qui témoignèrent les premiers de cette pensée profonde, dogmatique en essence, mais impalpable en substance, car transmise de bouche de Maître à oreille d’initié… De ce creuset, Athanor véritable que fut cette Mare Nostrum, depuis la plus haute antiquité - cette Notre Mère qui êtes dans les Eaux - le monde musulman en fut un bénéficiaire tardif mais assuré.

De ce corpus hermétique fondamental, issu du bassin méditerranéen, les chevaliers du Temple allaient donc pouvoir profiter du double héritage occidental et oriental, que nous venons rapidement d’évoquer à grands traits. L’Alchimie arabe étant à l’époque de l’Ordre particulièrement développée, les relations entre initiés des deux camps furent nombreuses et réciproques. On peut citer à ce propos, pour quitter un instant la piste alchimique, que le fameux Baphomet des Templiers, ne fut rien d’autre qu’une transmission magique et arabe de ce type, transmission d’activation pénétrantes de forces cosmiques ancestrales selon des principes de magie cérémonielles, dont les chevaliers du Temple se firent l’écho. Cette idole, fut remise par des initiés musulmans aux plus aptes des Templiers, à l’origine de la fondation de l’Ordre.

Eugène Canseliet, qui avait une parfaite connaissance des arcanes secrets de l’Ordre du Temple, ne manqua pas d’ailleurs de citer les chevaliers aux blancs manteaux comme dépositaire, via la tradition musulmane, de la Sainte Science. Dans son ouvrage, L’Alchimie expliquée sur ces textes classiques (2), le Maître de Savignies explorant la vérité de ce filum, signale que :

« Le nombre des auteurs classiques de la science d’alchimie, quoi qu’on en ait pu dire, est très important, dont une proportion, non moins notable, reste fort éloignée d’être ordinairement connue. Nous n’envisageons pas même les traités en langue latine, qui ne sont pas traduits et qui forment un fonds inestimable. A celui-ci, seuls, peuvent accéder les familiers d’Horace et de Virgile, ce qui réduit, de plus en plus, l’héroïque phalange, le mode d’instruction de notre temps, subordonné aux appétits temporels, et, conséquemment, à toute démagogie. Spécialement, avons-nous à l’esprit les quelques dizaines d’écrits qui forment un noyau solide, autour duquel il apparaît que se soit concrété, depuis le XVIIe siècle, l’enseignement à la fois le plus courant et le plus commode.

Ainsi furent séparés, peu à peu, du corpus pourtant homogène des livres classiques, en une manière de sélection, les textes anonymes ou signés, qui aidèrent le mieux à la physique réalisation. Dès 1604, Alexandre Sethon, alias Cosmopolite, inaugura cette très riche floraison de philosophes avec qui allait rebondir, en quelque façon modernisé, l’enseignement reçu par eux des volumes latins circulant manuscrits pendant le moyen âge. De cette bibliothèque antique, transmise des âges les plus lointains, par les Arabes et dans leur langue savante, nous avons déjà dit qu’elle fut traduite en latin, non seulement par les Croisés, mais aussi par les Miliciens du Temple.

L’alchimie fut sans doute un solide terrain sur lequel Chevaliers et Sarrazins trouvèrent les raisons de s’approcher, de s’apprécier et de s’entendre. Ce fut bien là, lors du procès, l’un des chefs principaux d’accusation, que cette apparente collusion des Chrétiens avec les Infidèles. Le fameux Baphomet, en son énigme insaisissable et irritante, figurait, conséquemment, au dossier des pièces à charge. » On le voit ici de façon remarquable, et reprenant pour l’Alchimie traditionnelle, et pour l’époque qui nous intéresse, le substrat évoqué, Eugène Canseliet fait lui aussi la collusion patente, à bon droit, entre « Chevaliers et Sarrazins. »

Évoquer cette piste-là, fut-ce sous la plume du grand alchimiste, ne nous permet pas de répondre, en revanche, à la double question, où et comment, les Templiers pratiquèrent-ils de façon opérative l’Alchimie ? Et de façon corollaire, avait-elle une spécificité « templière » ? Dans leurs commanderies ? Dans des châteaux fortifiés des grands seigneurs de l’époque ? Dans des monastères isolés, protégés du regard des importuns par une toute bienveillance papale ? Qui peut le dire. Néanmoins la question reste posée et Montfort-sur-Argens apporte, somme toute, son lot de questionnements annexes, comme on vient de le voir (3). Bien entendu, en ce qui concerne le château - et on a vu en quoi il était templier - nous ne pouvons être affirmatif, pour le XIVe siècle tout au moins, qu’il y eut bien une pratique alchimique foncièrement templière. Nous avons vu néanmoins que, si cette pratique eut bien lieu, ce ne sont pas le ou les cabinets d’alchimie découverts au XXe siècle, à Montfort, qui peuvent attester d’une pratique templière - puisque, évidemment, la construction en référence fut postérieure à la période que nous évoquons. En conséquence de quoi, et en remontant au plus haut, au XIVe siècle sans doute, les Hospitaliers furent-ils les premiers à œuvrer au château de Montfort ? Certainement sous la houlette attentive d’Hélion de Villeneuve, nous pouvons le supposer… Car après tout, les vestiges découverts au château, dans les doubles-murs, demandent, eux-aussi, leur lot d’explications…

Marc MiraultLes Chroniques de Mars, avril 2011 – Montfort le Mythe Templier, Arqa ed. 2006 – (extrait).

(1) Elle est bien sûr au plan métaphysique, indiscutable. L’Ordre du Temple historique n’étant que le premier cercle visible et spirituel suractivé, d’un cercle initiatique secret ayant en son cœur, la garde effective de la Tradition sacrée dans sa dimension proprement alchimique. Ce concept de triple alliance fut parfaitement exprimé par Jean d’Héliopolis dans sa mise en perspective de ce qu’il appelle, « le Cercle des Trois », en relation avec les Apôtres, Pierre, Jean et Jacques - autrement dit les « frères Boanergès » ou fils du Tonnerre. L’ésotérisme chrétien prend fondamentalement racine dans cette correspondance-là assurément. Quant à sa filiation historique effective, la date de 751, qui voit à la bataille de Samarkand, la victoire des troupes musulmanes sur les armées chinoises, au point le plus occidental de leur empire, est à marquer d’une pierre blanche. Dès lors les échanges entre Extrême-Orient et Orient s’effectueront autrement, et il est certain que « la voie du Cinabre », commença à transiter ainsi, vers le monde occidental, à partir du VIIIe siècle.

(2) Eugène Canseliet - L’Alchimie expliquée sur ces textes classiques, Pauvert ed. 1972.

(3) Pour les lecteurs des Chroniques de Mars passionnés de mystères templiers, lire ce mois-ci de Michel MOUTET - " Le Bassin maudit ", aventure aussi énigmatique qu’incroyable qui se passa il y a quelques années également dans le Var, à la Commanderie du Ruou, site templier majeur de Provence, fort peu éloigné du Château de Montfort-sur-Argens.

* * *

THESAVRVS // Adam – Adepte – Aigles – Alchimie – Alchimiste – Argyropée – Assation – Athanor – Chrysopée – Coupellation – Cyliani – Élixir- Élixir de longue vie – Eugène Canseliet – Philalèthe – Fulcanelli – Gnose – Grand Œuvre – Lavures – Macrocosme – Magnum Opus – Mercure – Microcosme – Nicolas Flamel – Œuvre au noir - Œuvre au blanc – Œuvre au rouge – Or – Panacée – Paracelse – Philosophie Hermétique – Pierre Philosophale – Poudre de projection – Régule – Rémore – Soufre – Sublimations – Table d’Emeraude – Teinture – Terre adamique – Transmutation – Unobtainium - Vitriol – voie de l’Antimoine – voie du Cinabre //


Textes & photos © Arqa ed. // Sur le Web ou en version papier tous les articles présentés ici sont soumis aux règles et usages légaux concernant le droit de reproduction de la propriété intellectuelle et sont soumis pour duplication à l’accord préalable du site des éditions Arqa, pour les textes, comme pour les documents iconographiques présentés.