Marc LEBEAU - L’Enigme de Rennes-le-Château - La Dynastie des Cassini & la Roseline du 17 Janvier #2

III - LES AVENTURES DE LAMBERT DE THURY EN LANGUEDOC

22 juillet 1209, jour de Sainte Madeleine (1), il fait chaud dans la plaine biterroise. Des « ribauds » (valets et hommes de pied des chevaliers, personnages peu recommandables accompagnant les armées à cette époque comme un essaim de mouches) veulent-ils se rafraichir dans les eaux de l’Orb ou, n’y tenant plus, tournent autour des remparts, attirés par le butin et le sang ? Des p’tits gars de Béziers veulent alors faire leurs bravaches auprès de ces hommes sans armes : il sortent de la ville fortifiée et viennent « taquiner » les audacieux (2). Ces derniers hurlent et les soldats somnolents accourent, furieux d’être ainsi dérangés. Ils entrent en force dans la ville que les téméraires de Béziers n’ont pas eu le temps de refermer.

C’est alors le pillage et le carnage sans demi-mesure : les estimations faites à l’époque, effrayantes, parlent de 10 à 30 mille morts, hommes, femmes, enfants, vieillards… Ce sera le « Gran Masel » (la Grande Boucherie, en occitan), l’évenement le plus atroce de la Croisade dite « des Albigeois », où Dieu aura bien du mal « à reconnaître les siens » (3)… Un grand nombre (7 000 disent les chroniques et les témoins de l’époque) fut occis dans l’église même de Sainte Madeleine qui ce jour-là pleura des larmes de sang. Il aura fallu une après-midi pour accomplir ce forfait.

Peu de temps auparavant, les tentatives diplomatiques ayant échoué (le glas en étant donné par l’assassinat du Légat du Pape, Pierre de Castelnau, le 14 janvier 1208), le Pape Innocent III prêche une croisade pour extirper l’hérésie Cathare qui s’est installée et a prospéré en moins d’un demi-siècle dans ce pays de langue d’Oc, plus riche, plus cultivé que le nord de langue d’Oil. Cette Croisade s’accompagne de « sucreries » sprituelles (indulgences, rémission des pêchés), mais aussi matérielles (promesse de butin et de terres). Une « campagne promotionnelle » est alors organisée, relayée dans les pays et les régions. En île de France, c’est Guy des Vaux de Cernay et son neveu Pierre qui l’assurent.

Amis proches, semble-t-il, de la famille de Montfort, Guy réussi à convaincre Simon (ou plutôt, dit-on, sa femme) de participer à cette croisade. Simon et les Vaux-de-Cernay enrôlent également bon nombre de leurs proches et féodaux locaux : on reparlera plus tard de ces « compagnons » de Simon.

Pierre tombale supposée être celle de Simon de Montfort dans la Cathédrale Saint Nazaire de Carcassonne - (Photo Marc Lebeau 8 août 2007).

Proche également de Simon de Montfort, un certain Lambert dit de Thury, fait son entrée officielle dans l’Histoire.

Principalement, trois textes de cette époque décrivent la Croisade, les deux premiers parlent de « notre » Lambert :

La « Canso de la Crosada ». Poème épique de 9 578 vers, écrit en occitan. Elle aurait été écrite entre 1212 et 1220. Deux auteurs, tous deux catholiques, se partagent l’écriture de ce « monument » de la littérarure française. Le premier, proche des croisés, décrit dans les 2 772 premiers vers les épisodes survenus entre 1209 et 1213 ; celui-ci est connu : il s’agit de Guilhelm de Tudèla, homme d’église ou clerc proche du frère du Comte de Toulouse, Baudoin. Le second est inconnu, mais semble-t-il proche également du Comte de Toulouse Raymond VI : il décrit les événements qui se sont succédés de 1213 à 1218. Ce dernier, auteur des 6 806 vers suivants, est nettement du côté, non véritablement des cathares, mais bien des occitans dont il défend les valeurs et les oppposent aux mœurs des chevaliers croisés. Connu depuis 1337 au moins, il n’existe, semble-t-il, qu’un seul manuscrit datant de la fin du XIIIème siècle, conservé à la BNF et orné de 13 enluminures inachevées, superbes dessins au trait, illustrant essentiellement les batailles et prises des villes. Document extraordinaire, écrit par des comptemporains, au plus près des évènements relatés.

« Historia Albigensis ». Chronique écrite en latin de 1213 à 1218, dédicacée au Pape Innocent III, par Pierre, moine de l’abbaye cistercienne de Vaulx-Cernay dans la vallée de Chevreuse. Pour cet ouvrage, on conserve plusieurs manuscrits aux Archives Nationales et à la BNF. Cette Histoire a été traduite en français dès le XIIIème siècle. L’auteur, proche de la famille de Montfort, a suivi, plutôt rejoint en 1212 semble-t-il, son oncle, Guy, abbé de Vaulx-Cernay, qu’il avait déjà accompagné lors de la IVème croisade, en 1205, qui avait vu la prise de Constantionple par les croisés. L’auteur, nettement pro-croisés, voue une quasi vénération au Comte Simon de Montfort et l’absout de toutes ses exactions. L’intéressant avec cet écrit, pour notre propos, est que Pierre est un proche de Montfort – il sont « pays » - et connaît bien les « compagnons » qui suivront Simon. Il s’agit encore dans ce cas, du récit d’un témoin direct des évènements.

« Chronica magistri Guillelmi de Podio Laurentii ». Chronique écrite en latin, après les évènements, vers 1273 par Guillaume de Puylaurens. Deux originaux d’époque existent et l’ouvrage a connu des « traductions » anciennes en français dès le XVIIème siècle. L’auteur, toulousain né en 1200, 1201 ou 1202, était un proche des évêques de Toulouse (Foulque, puis Raymond du Falga). S’appuyant sur les écrits de Pierre des Vaulx-Cernay, il les complète cependant à partir de documents a sa disposition dans le toulousain. Sa Chronique s’étend de l’an 1202 à 1272 et embrasse ainsi toute l’histoire du Languedoc à cette époque troublée, depuis les débuts des « discordes » avec le Pape juqu’à la disparition du Comté de Toulouse dans le giron royal. Son ouvrage comporte LII (52) chapitres et son regard sur les évènements est plus distancié que ces prédéssesseurs. Pour autant est-il plus impartial et objectif ? Membre du clergé catholique du Languedoc, il ne peut que soutenir la croisade, même s’il laisse échapper une certaine compassion au regard de l’état du toulousain, de la disparition de sa « nation » et de ses maîtres.

La première partie de la Canso appelle Lambert « de Creissi(s) », puis dans les derniers vers (2 519), « de Limos », après que Simon de Monfort lui a confié Limoux. La première apparition du nom (vers 836) est faite en 1209, presqu’au début de la croisade, alors que Carcassonne s’est rendue et que la plupart des seigneurs français, à l’exception d’une poignée de fidèle de Simon, quitte la région à la fin de la période d’indulgence. La deuxième mention (toujours « de Creissi »), nous apprend que Lambert a été envoyé par Simon à Limoux « pour garder la terre là où il lui parut bon ».

La deuxième partie de la Canso ne le nomme plus que « de Limos », voire une fois « sénescal » (de Simon de Montfort) (vers 4 827) lors du siège de Beaucaire. La « Canso » nous apprend ainsi la participation de Lambert au siège de Carcassonne puis, que Simon voulut confier Carcassonne à Lambert (qui refusa cette responsabilité) pendant le siège de Termes, au siège de Moissac, au siège de Beaucaire – on l’a vu -, ainsi qu’au siège de Toulouse en 1218. Par ailleurs, la « Canso » nous apprend que Lambert était l’oncle de Guillaume de la Motte (Guilhelmes de la Mota).

Pierre des Vaulx-Cernay, ne le fait bizarrement apparaître qu’après le premier siège de Toulouse par Montfort et le Comte de Bar, Lambert, appelé ici « de Terreio » (plus loin « de Tureyo ») est enlevé, avec Gautier de Langton, par les sbires du Comte de Foix : les prisonniers sont libérés contre rançon peu après. Dans tout son récit, Lambert n’apparaît que très peu : 4 fois ; étrangement lors du siège de Beaucaire, P. des Valux-Cernay ne le cite à aucun moment nomément.

Pierre nous apprend en outre que Lambert a été envoyé en délégation pour parler avec le Roi d’Aragon avec qui Simon s’était brouillé.

Dans un autre document non détaillé ici (l’histoire des albigeois, par un auteur anonyme in « Collection des mémoires relatifs à l’Histoire de France/Histoire de la Guerre des Albigeois – M. Guizot – Librairie JLJ Brière Paris 1824 » qui ne fait que redire la plupart du temps le texte original de la Canso) on trouve mention de Lambert sous les appellations successives « de Creichi » et « de Limoux » ; lors du siège de Beaucaire, il y est qualifié de « Capitaine du Château ».

Dans ces différents récits, Lambert y est qualifié de :

• « Fort riche et honoré » (Canso, vers 1 122) ;

• « habile sénéchal » (Canso, vers 3 930) ;

• « vaillant chevalier et discret » (P. des Vaulx-Cernay, p. 245 ;

• « homme sage et vaillant » (Histoire de la Guerre des Albigeois, anonyme, p. 36 et p. 130).

Lambert de Thury (de Creissi) devint donc seigneur de Limoux par la grâce de Simon de Montfort. Ses autres possessions et celles de ses descendants semblent avoir été les suivantes dans l’Aude : Puychéric, Saissac, Montgaillard-du-Razès (4) (commune de Pauligne, canton de Tuchan), St-Couat, Villelongue, Tournebouch (commune de Rouvenac ? ou plus vraisemblablement, Tournebouich, lieu-dit de la commune de Bourigeole), Barleianes ?, et Antugnac !, à un jet de pierre de Rennes-le-Château.

Notons encore, concernant cette famille de Thury, ou Thurey, désormais bien implantée dans le Razès, qu’une dénommée Béatrix de Thury épousa, avant 1340, Amalric de Voisins et est la mère de Guillaume de Voisins … En outre, des alliances ont eu également lieu entre les de Thury et les Joyeuse, ces deux familles étant bien implantées dans le Razès et que l’on croise et recroise à Rennes-le-Château ou à Arques.

C’est donc maintenant une famille solidement implantée dans l’Aude et notamment dans le Razès, que l’on retrouve au gré des généalogies soit sous le nom de Thury (Thurey et autres variantes), soit sous le nom de Limoux. Par exemple, une des branches a pu perdurer à Montgaillard (cf. note précédente) juqu’en 1566 où une demoiselle Margueritte de Thurey épouse un Jean Ferroul.

Arrêtons-nous un instant également sur le cas de Saissac, qui pourra nous apporter quelques éclaircissements par la suite.

Saissac est une petite bourgade du Cabardès, petite région située au Nord immédiat de Carcassonne et s’étendant entre la Cité et le Pic de Nore ; cette région est dominée par les formidables « tours de Cabaret » (la tête du Bélier – Caput arietis) qui a donné son nom a cette micro-région. Saissac se situe en bordure Ouest, proche du Lauragais. Le bourg domine bizarrement l’imposante foteresse qui lui-même domine la plaine de l’Aude ; cette forteresse était celle d’un des plus célèbres « faidits », Bertrand de Saissac, intrépide chevalier, protecteur avoué des cathares, tuteur de Raymond-Roger Trencavel, mais qui se rendit à Simon de Montfort par terreur de subir un sort similaire à celui de Béziers. Simon donne alors les terres de ce chevalier à l’un de ses compagnons les plus proches : Bouchard de Marly. Elle fut ensuite l’apanage de la famille de Thury, dès 1234 semble-t-il. Le fils de notre Lambert de Thury, lui-même prénommé Lambert, hérita de cette seigneurerie et de celles qui y étaient inféodées (Villelongue – abbaye cistercienne -, et Puychéric). Ce Lambert de Thury que l’on suit dans divers écrits jusqu’au début du XIVème siècle était un personnage important : dans un acte de 1297 à propos d’un litige entre les consuls de Pezenas et et Guilhelm de Castro Novo, il intervient en tant que Lieutenant du Sénéchal de Carcassonne, en compagnie du Juge pour départager les parties.

Saissac resta dans les mains des de Thury jusqu’au XVIème siècle. Après une implantation dans le Razès, on a ici un deuxième foyer dans l’ouest du Cabardès.

A noter, pour l’anecdote que le château de Saissac passe pour recéler la Ménorah, le fameux Chandelier à 7 branches qui trônait dans le Temple de Salomon. Ce qui nous rappelle le début du roman de M. Leblanc, « La Comtesse de Cagliostro » où il est question d’une recherche des éléments du fameux Chandelier, dont un bout (un seule branche de cuivre…) fut retrouvé par Raoul d’Andrésy, alias Arsène Lupin, dans le château de Gueures, piste sans issue ( ?!) qui fut finalement abandonnée dans la quête du trésor pour la voie des ourses…

Saissac et l’Abbaye de Villelongue (photos Marc Lebeau).

Mais je m’égare…, tentons maintenant de répondre enfin à cette question centrale :

IV - Lambert de Limoux, de Thury, de Creissi, est-il originaire de Thury-sous-Clermont ?

On le sait maintenant comme un fidèle de Simon de Montfort qu’il accompagna depuis 1209 jusqu’à sa défaite devant Toulouse.

Examinons donc les proches de Simon, ceux que l’on a appelé les « Compagnons de Simon de Montfort »...

Marc Lebeau © #2 – « Les Chroniques de Mars », mai 2011 - (… @ suivre).

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(1) : Il semblerait, à la lecture de la « Canso de la Crosada » - voir présentation plus loin - que la date fut plutôt une semaine après : le texte précise en effet « Ce fut à la fête de la Madeleine que l’abbé de Citeaux amena sa grande ost…Ils (les biterrois) passèrent toute la semaine à escarmoucher ». Mais partout ailleurs, et de manière symbolique, ce fut bien la date de la fête de la sainte qui fut retenue.

(2) : Qui a commencé ? Qui est à l’origine de l’étincelle qui débouchera sur ce massacre ? Dieu seul le sait ! Même les témoins de l’époque ne sont pas d’accord entr’eux, alors après huit siècles…

(3) : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! », phrase épouvantable et légendaire depuis qu’elle a été prêtée au Légat du Pape, Arnaud Amalric, abbé de Citeaux, archevêque et Duc de Narbonne (on ne craignait pas le mélange des genres à l’époque, notamment entre temporel et spirituel), véritable chef de guerre des croisés. Beaucoup doutent cependant, bien qu’elle ait été mentionnée dès les premiers récits de la Croisade (elle apparaît pour la première fois, vers 1220, dans le « Dialogus miraculorum » du moine cistercien Pierre Césaire de Heisterbach, près de Cologne), que le Duc-Archevêque ne l’ait jamais prononcée. Elle traduit cependant de manière emblématique l’esprit de cette croisade qui verra bien d’autres « horreurs » (les bûchers de Minerve, de Lavaur, de Montségur… ) et qui accouchera, notamment, de l’Inquisition, pilotée et mise en musique par les Dominicains, les « Chiens de Dieu »…

(4) : Une étude sur Montgaillard, très documentée que l’on peut lire sur le site www.chez.com/mongand/ferrouil.htm indique par exemple que le Roi Louis IX partagea la seignuerie de Montgaillard entre deux familles : La famille D’Aban de Moux pour le côté Termenès (Montgaillard) et La famille de Thurey pour le côté Razès (Montgaillard également, mais lieu-dit sur la commune de Pauligne). On y apprend aussi qu’en avril 1254,– Odo Cocus, sénéchal de Carcassonne, du mandement du Roi Louis IX, assigne à noble Béatrix, veuve de noble Lambert de Limoux, 22 livres, 6 sols, 8 deniers en terre sur Montgaillard. Notre Lambert serait donc décédé avant cette date.

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