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Patrick BERLIER // Aux sources de « L’Astrée » : La Société Angélique (documents inédits)

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Reflets de RENNES-LE-CHÂTEAU en pays lyonnais


Aux sources de « L’Astrée » : La Société Angélique

« Auprès de l’ancienne ville de Lyon, du côté du soleil couchant, il y a un pays nommé Forez, qui, en sa petitesse, contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules […] Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte, comme d’une forte muraille, de monts assez voisins et arrosée du fleuve de Loire, qui, prenant sa source assez près de là, passe presque par le milieu, non point encore trop enflé ni orgueilleux mais doux et paisible. »

* * *

Ainsi commence « L’Astrée », livre d’Honoré d’Urfé, publié à partir de 1607, considéré comme le premier roman français. Ce pays nommé Forez (actuel département de la Loire, à peu de choses près) sert de décor à l’intrigue, laquelle se déroule au Ve siècle. Le Forez vit alors en paix, gouverné par des nymphes, épargné par les vicissitudes du temps ; c’est une région où règnent l’innocence et le bonheur. En réalité, « L’Astrée » n’est pas autre chose qu’une transposition du mythe de l’Arcadie, et ses personnages principaux, Astrée et Céladon, en sont les bergers. Astrée et Céladon s’aiment, mais suite à un quiproquo Astrée croit Céladon infidèle et le rejette ; Céladon désespéré se jette à l’eau mais, alors qu’Astrée le croit mort, il est recueilli par des nymphes. Les lecteurs de l’époque, quant à eux, se désespéraient de connaître la suite de l’intrigue. L’auteur, qui mettait son épée au service du roi et était donc fréquemment occupé à guerroyer, les tint en haleine, et ils ont dû attendre plus de vingt ans pour connaître le dénouement, voir Astrée et Céladon se retrouver enfin.

Pour qui voudrait aujourd’hui tenter de le lire, le roman se révélerait bien indigeste, avec ses cinq mille pages, ses multiples personnages, ses dizaines d’histoires secondaires entremêlées à la principale, et surtout le mode d’écriture et de narration du début du XVIIe siècle. Pourtant à l’époque le ton était novateur et l’histoire a fait vibrer ses lecteurs, devenant le centre des conversations dans les salons mondains. Le cardinal de Retz explique que l’on se posait des devinettes sur les personnages, les péripéties, les lieux où se déroule l’action. Celui qui ne savait pas répondre avait un gage. Mieux encore, les gens du meilleur monde firent le voyage dans le Forez pour voir de leurs yeux le doux pays de leurs héros. C’est ainsi que Nicolas Poussin vint dans la région en 1618, et fit des croquis de ses paysages pour servir plus tard de décor à certains de ses tableaux.

Honoré d’Urfé, l’auteur de ce best-seller d’un autre temps, était le frère cadet d’Anne d’Urfé, bailli du Forez (à l’époque Anne était un prénom masculin). Ils descendaient de Claude d’Urfé, qui fut compagnon d’armes de François Ier au temps des guerres d’Italie. De ses campagnes, Claude d’Urfé revint avec des artistes italiens qu’il chargea de décorer son château de la Bastie d’Urfé, au cœur de la plaine du Forez, selon la mode de la Renaissance et en s’inspirant du fameux « Songe de Poliphile ». Les Urfé sont apparus dans le pays aux alentours de l’an mille. Leurs origines restent troubles, et leur nom primitif Raybe les désignerait, comme l’affirme une théorie récente, comme les descendants de la lignée royale de Jésus-Christ. On se souvient que Marie-Madeleine donnait à Jésus le nom de « rabbi », selon les évangélistes.

Vers 1595, Honoré d’Urfé se trouvant un jour dans la cathédrale du Puy-en-Velay, fut charmé par la voix d’or d’un chantre, portant un nom prédestiné : Claude François. Il le convainquit de se mettre au service de Marguerite de Valois, alors isolée dans la forteresse d’Usson en Auvergne. Le maître de chant accepta, et vint avec quelques uns de ses élèves, dont le jeune Polycarpe de la Rivière. Mais ceci est une autre histoire…

Honoré et Anne d’Urfé, engagés dans la Ligue au moment des guerres de religion, fréquentèrent la cour d’Usson, trouvant auprès de la « reine Margot » le soutien dont ils avaient besoin. Ils y côtoyaient aussi leur ami le chanoine Loÿs Papon, fils du juge Jean Papon, avec qui ils avaient formé un cercle littéraire, entre leurs châteaux de la Bastie d’Urfé et de Goutelas, cercle qui peut être considéré comme une filiale de la Société Angélique lyonnaise fondée par Nicolas de Lange.

Pour son roman « L’Astrée », Honoré d’Urfé s’est inspiré en partie de personnages réels. Ainsi le druide Adamas, qui réside dans un palais sur une colline dominant le pays, est-il la transposition romanesque à la fois de Jean et de Loÿs Papon, les maîtres du château de Goutelas. Jean Papon a d’ailleurs servi de conseiller à Honoré d’Urfé pour les questions historiques. Et pour le personnage secondaire de Clorian, Honoré d’Urfé s’est servi de Nicolas de Lange ; pas de l’homme lui-même, Clorian ne possédant pas les caractéristiques, ni physiques ni intellectuelles, de Nicolas de Lange, mais plutôt de sa maison, cette demeure de L’Angélique où se réunissait la société du même nom. Il apparaît en effet que la maison de Clorian telle qu’elle est décrite en détails dans « L’Astrée » est la copie conforme de la maison de Nicolas de Lange. Les Urfé possédant une résidence place Beauregard, à mi-pente de la colline de Fourvière, Honoré lors de ses séjours à Lyon a fréquenté la maison, le salon, et la société, de Nicolas de Lange, plus haut sur la colline.

C’est dans la seconde partie du tome second de « L’Astrée » qu’apparaît le personnage de Clorian, un amoureux qui consacre tout son temps à sa belle. Son nom même semble être une anagramme phonétique du prénom Nicolas, à laquelle on a rajouté la lettre R. On peut dire en suivant la Langue des Oiseaux que Clorian a « un air » de Nicolas.

Voici comment Honoré d’Urfé le présente :

« Clorian, pour s’occuper uniquement d’elle, se retirait dans une maison qu’il avait dans l’enceinte de la ville sur la hauteur du côté des Sébusiens. »
La maison de Nicolas de Lange est en effet située à l’intérieur de l’enceinte entourant la ville de Lyon, sur la colline de Fourvière donc à l’ouest de la ville, soit le côté des « Sébusiens », c’est-à-dire des Ségusiaves, tribu gauloise peuplant le Forez.

La description se poursuit ainsi :

« De là on voit le Rhône, et l’Arar. »

Placée sur l’arête de la croupe formant le versant nord de Fourvière, la maison de Nicolas de Lange domine en effet, d’un côté le Rhône, et de l’autre l’Arar, c’est-à-dire la Saône. Cette rivière, qui se jette dans le Rhône un peu plus au sud, forme une boucle suivant le pied de la colline de Fourvière. On la voit donc à la fois côté nord et côté est. Pour le Rhône, depuis L’Angélique la vue porte à la fois sur son cours en amont de Lyon, vers l’est, sur sa traversée de la ville, et sur son cours en aval, vers le sud.

Honoré d’Urfé détaille ensuite ces différents points de vue :

« Si l’on promène ses regards du côté du Rhône, on aperçoit la forêt de Mars. Si l’on se tourne vers le temple de Vénus, on découvre jusqu’aux monts des Sébusiens. Quand on regarde l’Arar, on voit jusqu’aux Séquanois, & lorsque l’on étend la vue entre le Rhône et l’Arar, on perce jusqu’aux affreuses montagnes des Allobroges… »

Le temple de Vénus, c’est le temple romain qui a précédé la basilique de Fourvière (c’est tout au moins ce que l’on pensait à l’époque) ; si, depuis l’Angélique, on tourne le regard de ce côté, on aperçoit au loin dans le prolongement de cette direction les monts du Pilat, les monts des Ségusiaves. Du côté de la vallée de la Saône, vers le nord, la vue porte jusqu’au Beaujolais et au-delà vers la Bourgogne, le pays des Séquanois, la tribu gauloise occupant cette contrée. Et entre le Rhône et la Saône, donc logiquement entre le sud et le nord, autrement dit côté est, par temps clair se découpent les montagnes des Alpes et du Dauphiné, le pays des Allobroges. Tout est conforme, dans la description, à la vue offerte par la maison de Nicolas de Lange.

Honoré d’Urfé ajoute un détail supplémentaire imparable :

« Là est une tour au sommet de laquelle on a bâti un cabinet ouvert des quatre côtés, afin que l’on puisse plus aisément jouir de la beauté de cet aspect. »

Dans le domaine de l’Angélique existait en effet un « observatoire », construit bien antérieurement. C’était une petite tour carrée surmontée d’un belvédère auquel on accédait par un escalier extérieur. On dit que François Ier lui-même, résidant à Lyon en 1536, aurait fait l’ascension de la colline pour jouir de la vue offerte par cet observatoire. Nicolas de Lange le conserva lorsqu’il acheta le domaine vers 1550, reliant ce belvédère à sa maison par une allée. Il était encore debout au début du XXe siècle et figure sur certaines cartes postales ou publicités.

En une page de « L’Astrée » Honoré d’Urfé rend hommage à Nicolas de Lange et à sa fabuleuse demeure où il réunissait les érudits composant la Société Angélique. Si les spécialistes de « L’Astrée » avaient depuis longtemps identifié Nicolas de Lange sous le personnage de Clorian, aucun n’avait noté toutes les concordances entre la maison de Clorian et celle de Nicolas de Lange. En vérité, il fallait pour cela connaître parfaitement l’ancien domaine de L’Angélique…

Patrick BERLIER // « Chroniques de Mars » No 30, Équinoxe de Printemps, mars 2019.


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