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26/1/2011 [Estudes nostradamiques - Du bon usage du plagiat dans la recherche nostradamologique]

Le plagiat est apparu comme une source précieuse d’information concernant le corpus nostradamique. Encore faut-il exploiter une telle source avec précaution et ne pas en tirer de fausses conclusions.

Le phénomène est bien connu des historiens des textes et nous pensons au cas d’école des Protocoles des Sages de Sion[1] On sait qu’un certain ouvrage de Maurice Joly aura servi à nourrir les dits Protocoles, dans un contexte bien différent. Mais encore faut-il préciser que le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Joly, paru sous le Second Empire n’était plus édité depuis une trentaine d’années. Cela n’aurait d’ailleurs pas fait sens que le lecteur des Protocoles ait pu trouver dans une même librairie le plagiat et sa source. C’est par un singulier hasard que le plagiat fut découvert et dénoncé.

Or, dans le dossier Nostradamus, il en fut tout autrement. On connait le cas d’Antoine Couillard, sieur du Pavillon les Lorriz, auteur en 1556 de « Prophéties » qui reprennent de très larges passages d’une Epître de Nostradamus à son très jeune fils César, né en 1553. Ces « Prophéties » attesteraient , selon la plupart des spécialistes, de la parution quelques mois plus tôt de la première édition des Prophéties/Centuries (Macé Bonhomme, Lyon) et cela du fait qu’il s’agit bel et bien d’un plagiat, quand bien même se présenterait-il sous une forme satirique. On saisit la différence avec le plagiat des Protocoles, dans un cas, une trentaine d’années, dans l’autre, une année tout au plus.

Un autre exemple serait le plagiat commis par Antoine Crespin, reproduisant, au début des années 1570, des pages entières des Centuries, dont une édition complète, à dix centuries, serait parue en 1568. Là encore, l’on peut se demander comment un tel plagiat aurait pu se faire si l’on avait vendu à l’époque la dite édition des Centuries. Car le principe du plagiat est de ne pas être mis en évidence ou du moins pas immédiatement, d’où le recours à des plagiats à partir d’ouvrages parus dans une autre langue ou à une autre époque que celles de la publication plagiaire.

Que conclure, dès lors ? Selon nous, dans les deux cas liés au corpus Nostradamus, les textes ainsi plagiés ne connaissaient qu’une diffusion tout à fait confidentielle et très vraisemblablement manuscrite. On a donc là des plagiats qui visent à faire connaitre des textes quasiment introuvables et en quelque sorte à les déflorer, commettant ainsi de surcroit quelque indiscrétion, ce qui n’est pas le propre du plagiat ordinaire qui s’appuie sur un texte déjà connu ou en tout cas accessible...

Dans le premier cas, il semblerait que Couillard ait pris connaissance du « mémoire » que Nostradamus destinait à son fils, bien incapable d’en prendre connaissance en 1555 puisque né tardivement, comme il le dit dans son épître. Or, c’est ce même texte, inévitablement retouché, qui figurera en tête des éditions ligueuses des années 1588 et suivantes, et probablement un peu avant. Or, il se trouve qu’une édition contrefaite se situera en 1555 (prétendument parue chez Macé Bonhomme) , ce qui est logique puisque l’épitre est datée de cette année là. Cette date est indiquée à la fin de l’édition d’Anvers de 1590.

A partir de là, certains ont sauté sur la conclusion selon laquelle Couillard aurait recopié quasi littéralement la « Préface » placée en tête de la dite édition 1555. Nous contestons vivement un tel usage du « plagiat » commis par Couillard. L’intérêt de son plagiat était justement de révéler quelque chose que le public ne connaissait pas et qu’il n’avait pas à connaitre de si tôt. Il n’en reste pas moins que Couillard, par le fait, atteste de l’existence du dit texte adressé par Nostradamus à son fils nouveau né. Ni plus ni moins. Comme ce texte était un « mémoire », terme utilisé dès les premières lignes, il était logique qu’il parût ultérieurement encore que d’une certaine façon, il n’était même peut-être pas voué à être imprimé, ce qu’il sera en l’occurrence dans les années 1580 lors des premières éditions des Centuries.. Quant à l’ouvrage de Couillard, il semble qu’il soit passé assez inaperçu, si ce n’est des bibliographes du XXe siècle. D’ailleurs, à y regarder de près, Couillard n’attribue pas explicitement cette épitre à Nostradamus, qu’il cite certes par ailleurs mais à un auteur plus ou moins imaginaire auteur de « Prophéties » à moins que cela ne soit carrément à lui-même car le plagiaire n’a pas l’habitude de citer ses sources...

En ce qui concerne les « Prophéties à la puissance divine et à la Nation française » de Crespin, truffées de passages que l’on retrouve dans les Prophéties, nous pensons que la source du plagiat est également manuscrite. Là encore Crespin n’associe pas explicitement son plagiat au nom de Nostradamus, même si lui-même se fait appeler Archidamus ou Crespin Nostradamus. Le plagiat sert en quelque sorte à apporter un peu de substance à une certaine posture. Mais, comme on l’a dit, ce plagiat ne fait sens que parce qu’il ne peut immédiatement être signalé et dénoncé, ce qui ne sera d’ailleurs le cas, par nos soins, suivi en cela par Pierre Brind’amour que dans les années quatre vingt dix du siècle dernier, plagiat non signalé au demeurant par Chomarat ni par Benazra,dans leurs bibliographies respectives (1989/1990). Autrement dit, Crespin n’atteste pas ce faisant de la publication des Centuries mais de l’existence de textes probablement retrouvés à la mort de Michel de Nostredame en 1566 et qui avaient du connaitre une certaine circulation restée cependant tout à fait marginale, textes, apparemment en prose, qui serviront bel et bien à la rédaction versifiée d’un certain nombre de quatrains des Centuries sous la Ligue.

Un dernier cas de plagiat, bien connu, est le recours de certains quatrains à la Guide des Chemins de France de Charles Estienne, signalé par Chantal Liaroutzos (1986). Le plagiat en question s’explique par le fait qu’il emprunte à un domaine totalement différent de son application, puisque l’on passe ainsi d’une série d’itinéraires…à des quatrains prophétiques. Là encore, il faudra plusieurs siècles, pour que l’on s’en aperçoive. Mais quelle est la raison du dit plagiat dont la fortune aura notamment permis d’annoncer la fuite de Varennes ?

Signalons d’abord que le plagiat ne concerne que le second volet des centuries, celui qui servit la cause protestante et annonçait la chute des Guises/Lorraines. L’explication la plus raisonnable serait que Nostradamus se soit amusé, à ses heures de loisirs, à recopier des ouvrages et que ses notes auraient été conservées et retrouvées à sa mort au sein d’un recueil manuscrit, perdu, et à ce titre auraient servi à la composition des quatrains centuriques, en tant que matière première. Une autre explication voudrait que lors de la composition des quatrains, dans les années 1580, l’on ait jugé bon de recycler le dit Guide, déjà un peu ancien mais qui avait connu des rééditions, que l’on avait sous la main. En tout état de cause, un tel matériau ne convenait pas vraiment à l’image d’un prophète inspiré, recopiant besogneusement, des pages de noms de lieux. Mais outre Varennes, sous la Révolution, c’est bien dans ces quatrains et notamment dans IX, 86, que l’on trouva l’annonce du couronnement à Chartres d’Henri IV. L’existence du plagiat nous aura permis de signaler une retouche qui n’a pu s’effectuer qu’à la veille ou au moment du dit couronnement, à savoir le changement de Chastres en Chartres, puisque dans la Guide, c’est Chastres qui figure, lieu proche des autres villes ou villages repris dans le dit quatrain. Le fait que l’édition de 1568 reprenne la forme « Chartres » montre bien qu’elle n’a pu être réalisé au plus tôt qu’en 1593 lors des préparatifs.. DE la même façon, diverses retouches, ajouts ou suppressions peuvent être découverts en comparaison les plagiats avec les éditions antidatées issues des mêmes sources.

>[Jacques Halbronn]