Frédéric GARNIER - L’ASTÉRISME - Une énigmatique société secrète alchimique au XVIIe siècle

I - Georges des Closets, possesseur de la teinture -

Nouvelle lumière sur ses récits.

Blason de Rigaud

D’azur à la fasce d’argent chargée

d’une étoile de huit rais de gueules,

accompagnée de deux tours d’or.

En 1966, Bernard Husson dans son savant ouvrage « Transmutations alchimiques » nous révèle un texte autobiographique « De la pierre philosophale et de ce qui a convaincu M. de Yveteaux de sa possibilité » témoignant de plusieurs cas de transmutations... Il nous raconte l’histoire d’un possesseur de la teinture, haut en couleur, appelé Georges des Closets .

Bernard Husson nous dit dans son livre : « Les recherches auxquelles se sont livrés des érudits locaux disposant, avant que le débarquement n’en ait détruit la quasi-totalité, de quantité d’archives caennaises, laissent présumer que dans un souci de prudence bien légitime, Jean Vauquelin a changé à dessein le nom de des Closets, car on ne le trouve nulle part. » Or, un universitaire et chercheur anglais Lawrence M. Principe a découvert aux archives départementales du Calvados, entre autres, l’acte de décès de Georges des Closets ; pour la défense de ce grand chercheur qu’était Bernard Husson lui n’avait ni informatique, ni Internet, ni centralisation des donnés d’archives, et souvent des milliers de fiches cartons mal organisées..., de plus Lawrence M. Principe dans ce livre passionnant « The Aspiring Adept : Robert Boyle and His Alchemical Quest » (Princeton, 1998) nous dévoile la relation qu’il y eu entre Georges des Closets et le grand chimiste Robert Boyle à travers leurs correspondances.

Dans le cadre de cette courte étude inédite réalisée pour le numéro 8 des « Chroniques de Mars », nous continuons donc nos pérégrinations déjà amorcées précédemment sur La Lettre de THOT avec nos Aperçus sur François de Chazal de la Genesté (1731-1795) - Frère de la Rose Croix et « Madathanus et l’Alchimie et la Rose+Croix d’Or », sur les mouvements secrets et alchimiques du XVIIe et XVIIIe siècle. La présentation sommaire des très nombreux personnages que l’on trouve autour de la société très secrète nommée « L’Astérisme » nous permet de dresser en hâte quelques aperçus et passerelles dans l’Europe érudite et aristocratique de l’époque et dans ses « coulisses alchimiques ».

Pour résumer, en 1677, deux personnages centraux de notre affaire : Georges des Closets et Robert Boyle (1627-1691) se rencontrent à Londres et entament par la suite un long échange de lettres très intéressantes pour qui s’occupe de l’Alchimie de cette période. Georges des Closets se dit disciple et serviteur du chevalier du Menillet, patriarche d’Antioche, Adepte, dirigeant une société secrète alchimique nommée « L’Astérisme »…

Sans doute des Closets fit-il usage de sa poudre de projection auprès de Robert Boyle, en tout cas il lui fournit une poudre qui mixée avec l’or le transforma en métal commun. À la suite de cette opération, en 1678, Robert Boyle écrira le traité : « Une Dégradation de l’or faite par un anti-élixir ». Georges va alors lui transmettre qu’il est éligible comme membre de L’Astérisme. Il lui décrit une réunion de la société avec deux adeptes venant des rives du Ganges, il y a un adepte Italien qui, avec une poudre peut coaguler l’eau en une pierre transparente, un autre, « un gentilhomme chinois » montre, lui, des bouteilles avec à l’intérieur des homoncules d’un poulain de 5 mois et d’un renard…, un philosophe polonais cause, pour sa part, la poussée de fleurs et de fruits en quelques heures…

Plus tard, l’élection de Robert Boyle au statut de membre de L’Astérisme est signifiée, il est convoqué, au début de l’été 1678, dans le comté de Nice au mystérieux château « d’Herigo ». Château que les membres de l’Astérisme avaient à disposition pour leurs expériences alchimiques, une propriété de Dom Gabriel , un cousin du duc de Savoie. Robert Boyle ne pouvant être intronisé car ne pouvant pas partir de chez lui, c’est Georges des Closets qui le représente. Après divers recherches je n’ai pu trouver qu’un lieu qui peut véritablement convenir sans conteste à la désignation « d’Herigo », il s’agit selon la « langue des oiseaux » employée fréquemment alors, du village provençal de « Rigaud », à 65 km de Nice, dont les restes de l’ancien château furent complètement détruits entre 1952 et 1955. Nous noterons au passage que Pons de Rigaud qui devint propriétaire des lieux en 1179 fut commandeur de diverses maisons du Temple de Provence. En 1195, Rigaud fut Maitre du Temple en deça les Mers, en 1202 Maitre du Temple d’Italie.

Rigaud - Eglise Saint-Antoine l’Ermite

À l’époque des faits Dom Gabriel de Savoie ne fut jamais propriétaire des lieux et quand il était dans le Comté il vivait bien sûr au palais des ducs de Savoie. Le village avec le titre de Comte appartenait, lui, à François Caissoti, Préfet de Nice. Robert Boyle est ainsi admis à L’Astérisme, il y reçoit un diplôme de membre qui se trouve actuellement dans les Archives de la Royal Society. On lui promet également un précieux coffre hermétiquement fermé par trois serrures gardant en son intérieur un « Livre de Vie » - ouvrage qu’il ne reçu semble-t-il jamais - en tout cas aucune trace actuelle n’a pu être validée. On connait cependant cette citation puisée dans l’énigmatique ouvrage :

« Pour sr boille…… que lasterisme a ouvert aujourdhuy les scavants secrets de son Escolle philosophalle transmutatoire. La veritable Interpretation de toultes nos Emblesmes et tous nos stilles, desquels les habitants de la montagnes chymique se sont servis pour cacher leur terre feuillée aux Impies Ennemis Jurez de Dieu, & des doctes nourrissons de la Nature, leurs allegories, parabales, problesmes, Types, Enigmes, dires naturals, fables, pourtraictes & figures… ».

Aussi rocambolesque que cela puisse paraître, après ces différents échanges de correspondances, Georges des Closets dans une dernière lettre narre que des espions du Roi ont acheté un garde, qui aurait fait exploser le château "d’Herigo"... tuant trente adeptes de L’Asterisme... !

II – Sur la trace des Supérieurs Inconnus.

En réalité, beaucoup de zones d’ombres sont encore à étudier dans les méandres des différents récits qui sont parvenus jusqu’à nous. Ainsi, qui étaient donc les personnages que Georges des Closets cite volontiers dans sa correspondance à son ami Jean Vauquelin de Yvetaux ?

Il semble en effet que plusieurs familles d’aristocrates d’alors portent ce nom de « chevalier du Menillet » comme s’il s’agissait d’une sorte de « nomen », c’est une possibilité à ne pas occulter. Dans le texte que nous citons un certain Jean Vauquelin de Yvetaux nous désigne pour sa part l’oncle du chevalier du Menillet comme le « chevalier de Turelle », commandant de galère. Or, dans les archives de la Marine Royale de l’époque on ne retrouve qu’un seul « de Turelle » chef d’escadre :

Armoiries de la famille de Thiballier

D’azur à un chevron d’or accompagné en chef de deux croissants d’argent, et en pointe d’une chantepleure de même.

François de Thiballier de Thurelle (1623-1672) dont la demi-sœur Louise de Thiballier se maria avec Théodore Bochard du Plessis du Menillet (dont on a dit qu’il serait décédé en juin 1653 lors du siège de Bordeaux) est une figure incontournable de la galerie de portraits que nous proposons ici. L. A. Bellanger de Lespinay dans ses Mémoires nous raconte avoir trouvé à Fort Dauphin, en 1671, un bateau, « l’Aigle d’or », à son bord était le chevalier de Menillet…

Sans entrer dans de trop longues digressions biographiques, d’après nos études André Bochard, fils de Thurelle, fut bien seigneur du Menillet et de Cornou et l’on peut l’apparenter au fameux « chevalier du Menillet » dont nous parle Georges des Closets.

Toujours dans le texte de Vauquelin, nous en conservons la transcription littérale, Georges des Closets relate que :

« Il apprit là la musique à un jeune Chanoine de la famille de Mrs du Mennilet de Paris (Théodore Bochard et sa famille demeurait à Paris, rue Cristine, paroisse Saint-André-des-arts), mais ce jeune Chanoine était Franc-Comtois et avait un oncle nommé Mr de Turelle, Chevalier de Malte, lequel commandait une galère du nombre de celles qui prirent un certain galion Turc dans lequel était la Sultane Reine, qui conduisait à La Mecque le jeune Prince Ottoman, qui lui était né et destiné pour être Grand Seigneur, après la mort de celui qui régnait pour lors, et dont il était fils. Ce jeune Prince fut retenu prisonnier, et nous l’avons vu Jacobin en France (1), sous le nom du Père Ottoman. Les commandants des galères partagèrent le butin et les prisonniers. Le Chevalier de Turelle eut du nombre de ceux qui lui échurent, un vieillard à barbe blanche, d’une physionomie imposante et vénérable, lequel était médecin du sérail, et faisait le voyage avec la Sultane et son fils pour avoir soin de leur santé.

Le grand âge de ce vieillard, et sa physionomie prévenante, firent que le Chevalier de Turelle se porta à lui procurer la liberté. Le vieillard touché de reconnaissance pour le Chevalier de Turelle en particulier, lui fit voir un jour une transmutation métallique, et lui dit qu’il ne pouvait lui confier un tel secret, mais que s’il avait quelque jeune parent capable d’étude, qu’il [le] lui confie et qu’il le ferait participer à tout son savoir-faire ».

Le vieillard et le Chevalier du Menillet partirent par la suite pour la Chine : « Pendant ce voyage vers la Chine, le Chevalier du Menillet fut instruit par le vieillard de tous ses secrets concernant la Médecine, l’Astrologie et aussi la Pierre Philosophale , mais le bon homme ne les lui confia qu’après lui avoir fait promettre qu’il serait médecin du sérail après lui, et pour l’y faire recevoir, ils vinrent ensemble à Constantinople où la première difficulté fut de se faire musulman, à quoi le Chevalier du Menillet n’ayant voulu consentir en aucune façon - lui qui était chrétien et catholique - il lui fut permis de rester dans sa religion (…). On revêtit le chevalier du Menillet, le recevant Premier Médecin du sérail, du titre de chef de l’Eglise Grecque et Patriarche d’Antioche, par l’autorité de son vieux maître, duquel il se sépara pour revenir voir encore une fois la France sa chère patrie, pendant que de son côté le vieillard retourna à la Chine revoir la sienne. Pays où il donna rendez vous au Chevalier du Menillet son cher disciple. »

Par la suite, le 28 septembre 1644 à quelques distances de Rhodes, six galères de Malte livraient un rude combat à une escadre turque du maitre du sérail impérial, Sumbul Agha, qui conduisait à la Mecque le fils ainé Osman du Sultan Ibrahim I (1615-1648) et la sultane Zafira. Osman fut converti et il devint ensuite dominicain. Ces évènements provoqueront la guerre de Candie - qui durera 23 ans.

Selon nos recherches, seulement l’origine de l’histoire est conforme mais diffère sur la chute. Parmi les officiers des six galères de l’ordre de Malte "la Saint Jean", "la Saint Joseph", "la Sainte Marie", "la Saint Laurent", "La Victoire", "La Capitane", ... pas de monsieur François de Thiballier de Thurelle, ... pas de médecin chinois du sérail, car le docteur du sérail et du palais du sultan Ibrahim était en fait de la communauté juive de Constantinople, son nom : Moshe Raphael Abravanel, et il n’était pas sur le galion turc de la flotte en question...

Pour le Patriarcat d’Antioche Melkite à cette époque pas de français et pas de Menillet.

Alors où Georges et le chevalier du Menillet ont-ils trouvé leur savoir ? Et quel est à vrai dire le caractère allégorique de cette curieuse histoire ? En effet, certaines confréries orientales et occidentales utilisent à l’époque le mot « chine » (2) en langage chiffré, pour désigner le concept de s’informer, de chercher, de scruter, mais aussi de recouvrir et de cacher. Quel pourrait donc être alors ce « chinois », personnage cherchant et caché auquel Georges des Closets fait allusion – personnage mystérieux détenteur d’un savoir hermétique dont la famille Bochard du Menillet hérita ?

Dans un article de Lawrence M. Principe : « Georges Pierre des Clozets, Robert Boyle, the Alchemical Patriarch of Antioch, and the Reunion of Christendom : Further New Sources », on trouve un texte issu du « Mercure galant » revue du 17e siècle dans lequel on précise les liens ténus de Georges des Closets avec une adepte reconnue, la reine Christine de Suède (1626-1689), reine formée aux Sciences hermétiques par l’aventurier alchimiste Francesco Giuseppe Borri (1627-1697).

Théodore Bochard du Plessis du Menillet avait pour cousin Samuel Bochard Champigny du Menillet, habitant Caen, érudit, théologien, géographe, naturaliste et philologue qui fut invité par la Reine Christine en 1652, celle-ci lui montra des marques d’estimes publiques.

On sait par ailleurs que Samuel Bochard (1599-1667) a correspondu avec les plus grands savants de son temps et plus d’un s’intéressaient à l’alchimie et œuvraient en laboratoire. Les références aux livres - qui ne sont pas alchimiques mais je conseille de les lire avec les bonnes lunettes - de Samuel Bochard dans les écrits alchimiques du 17e et du 18e siècles ne sont pas rares…

Sans pour l’instant en trop dévoiler, signalons pour conclure qu’il existait à l’époque un très petit groupe d’alchimistes, très discrets, regroupés sous l’appellation peu souvent évoquée de : « La Doctrine » - sise à Florence, en Italie… Tout leur enseignement était consigné dans un très rare ouvrage : « Le Livre de Vie ».

Ce livre précisément était-il le même - sous le même titre - que celui prôné par la très mystérieuse société secrète, objet de notre étude, L’Astérisme ?

Tout nous le laisse penser…

Frédéric Garnier - Les Chroniques de Mars ©, numéro 8, avril 2012.

(1) Jacobins : religieux de l’ordre de saint-Dominique dits Jacobins à cause de l’église de saint-Jacques à Paris près de laquelle ils bâtirent leur monastère.

( 2) Lire à ce propos : « Les soufis et l’ésotérisme » Idries Shah - Payot, Paris 1972 et « Le Livre de la clé de la porte du soufre », anonyme, Fez 1715.

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THESAVRVS // Adam – Adepte – Aigles – Alchimie – Alchimiste – Argyropée – Assation – Athanor – Chrysopée – Coupellation – Cyliani – Élixir- Élixir de longue vie – Eugène Canseliet – Philalèthe – Fulcanelli – Gnose – Grand Œuvre – Lavures – Macrocosme – Magnum Opus – Mercure – Microcosme – Nicolas Flamel – Œuvre au noir - Œuvre au blanc – Œuvre au rouge – Or – Panacée – Paracelse – Philosophie Hermétique – Pierre Philosophale – Poudre de projection – Régule – Rémore – Soufre – Sublimations – Table d’Emeraude – Teinture – Terre adamique – Transmutation – Unobtainium - Vitriol – voie de l’Antimoine – voie du Cinabre //


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