ENTRETIEN avec // Gino SANDRI - Le GRAND LUNAIRE

Suite à la sortie de son livre publié chez Arqa ce mois-ci : « Le Grand Lunaire - Robert Ambelain et les milieux occultistes au début du XXe siècle », Gino SANDRI a bien voulu répondre à nos questions et entrer dans les coulisses de cette ténébreuse société secrète qui défraya les chroniques de son temps et qui est surtout connue aujourd’hui pour ces connexions avec l’affaire Fulcanelli. Un livre agrémenté de nombreux documents inédits qui apportent un éclairage prépondérant sur cette période tourmentée de la Belle Epoque et des décennies suivantes. Les Chroniques de Mars © septembre 2013

Les Chroniques de Mars // La recherche historique, journalistes et chroniqueurs d’abord, puis écrivains et conférenciers ensuite, commencent à visualiser une curieuse société secrète, à Paris dans les années 1930 dite THL pour Très Haut Lunaire ou Grand Lunaire... ?

Quelle était-elle à vrai dire ?

Où se réunissait-elle ?

Gino SANDRI // Paradoxalement, cette curieuse société secrète se manifeste surtout dans la presse, En 1925, Maurice Pelletier, dans un article du Petit Journal, évoque un groupe mystérieux qui se réunit en plein Paris, groupe dont les pratiques rituelles tiennent surtout du tantrisme de la main gauche, voire du satanisme...

On comprend que les aspects les plus scabreux de l’affaire retiennent l’attention du public. De là, on passera à une mystérieuse et puissante confrérie qui tient ses assises au cœur du vieux Paris, à proximité de l’église Saint Merri, ce détail ayant son importance aux yeux de certains. Mais, il faut bien admettre que les sources de premières mains font défaut ; ce qui existe par contre, c’est bien la campagne de publications,,,

Les Chroniques de Mars // Le livre que vous venez de sortir chez Arqa sur Le Grand Lunaire prend comme sujet principal Robert Ambelain, pourquoi ce choix ?

Gino SANDRI // … Il y a une ambiguïté qu’il faut bien intégrer - Quels rapports Robert Ambelain entretient-il avec le Grand Lunaire ? La réponse est loin d’être simple. Comme vous le savez, ce livre a pour origine une critique d’une étude sur le sujet publiée il y aura bientôt trois ans, selon l’auteur de cette étude, le Grand Lunaire serait l’école première de Robert Ambelain.

Il appuie son hypothèse que, selon lui, la pensée de Robert Ambelain reste la même tout au long de son existence quelque soient les virages apparents qui retiennent l’attention. Si je partage son point de vue sur ce dernier point, je reste beaucoup plus nuancé sur la partie essentielle de l’hypothèse. C’est la raison pour laquelle, j’ai jugé indispensable de m’étendre sur les événements qui jalonnent la vie de Robert Ambelain...

Les Chroniques de Mars // Comme souvent avec l’Affaire Fulcanelli, la « présence » de l’Adepte, comme l’a dénommée Jean Artero dans son ouvrage éponyme, se trouve être au carrefour de toutes les attentions, les ramifications, visibles ou invisibles sont elles aussi étroites que cela ?

Il y a bien sûr le personnage d’Alexandre Rouhier que l’on ne manque pas d’évoquer aussi… ?

Gino SANDRI // Il faut admettre que l’affaire du Grand Lunaire rejoint, par bien des côtés, ce que j’appelle « l’opération Fulcanelli ». Le personnage de Julien Champagne constitue le lien essentiel. Il faut y ajouter les témoignages successifs d’Eugène Canseliet. Mais, il ne faut pas oublier Robert Ambelain. C’est en 1938 que ce dernier prend la défense du Grand Lunaire suite à la campagne de presse que j’ai évoquée. Avez-vous remarqué que ce passage suit de près son exposé sur le Chat Noir.

Les lecteurs de Fulcanelli auront immédiatement fait le rapprochement avec les pages des Demeures Philosophales consacrées au célèbre cabaret montmartrois, L’attention du lecteur est attiré sur le rôle capital du cycle lunaire pour les opérations importantes. Il existe d’ailleurs une composition représentant le Chat Noir avec les quatre phases de la lune !

Ces textes auraient très bien pu être écrits par Pierre Dujols...

Au fait, aviez-vous observé que, à certaine époque, le dessin qui ornait les célèbres catalogues de la Librairie du Merveilleux de Pierre Dujols avait pour auteur Julien Champagne... On retrouvera le même emblème sur le frontispice du Mystère des Cathédrales. Ensuite, il réapparaît sur la couverture d’un numéro de la revue Atlantis... Quant au docteur Rouhier, il reste une figure bien méconnue. Pourtant, il se place au cœur de réseaux aux multiples et complexes ramifications. En dépit de sa légendaire discrétion, son rôle est essentiel...

Les Chroniques de Mars // Il y a vraiment une « galaxie » de personnages oubliés cachés dans les coulisses de cette société secrète, on pense entre autres à Jules Boucher, bien sûr, mais aussi des silhouettes plus ou moins à la périphérie, en tout cas en apparence..., comme Schwaller de Lubicz, Fernand Divoire, Camille Savoire, des femmes aussi, comme Maria de Naglowska, Lotus de Païni, Maryse Choisy, Nathalie Clifford Barney… , etc.

Quel était le lien apparent qui les tenait tous ?

Y-avait-il seulement une collusion intellectuelle ou sociale ?

Ou d’autres centres d’intérêts encore ?

Gino SANDRI // … Vous pourriez y ajouter Jean Marques Rivière !

Pour la plupart d’entre eux, Alexandre Rouhier constitue un des liens, je pense à Jules Boucher et à Maryse Choisy. Le salon de Nathalie Clifford Barney était un carrefour intellectuel et social remarquable. Au delà des apparences mondaines, on devine des activités nettement plus discrètes. N’oublions jamais que, comme le souligne Robert Ambelain, la société secrète essentielle n’a pas de nom. Autour de celle-ci, émanent des cercles plus ou moins formels dont certains sont antagonistes alors qu’ils proviennent de la même source.

Dans votre liste, il faut se garder d’omettre Pierre Noël de La Houssaye. Les fenêtres du logis bibliothèque et laboratoire de cet essayiste tourangeau, auteur d’une Apparition d’Arsinoë, donnaient sur la cathédrale Notre-Dame de Paris... !

Les Chroniques de Mars // Les aficionados de Rennes-le-Château seront aussi contents de constater que « quelque part », la trace du mystère de Redhae n’est jamais très éloignée…

On voit ainsi apparaitre de façon très inattendue – en apparence – la figure de Théodore de Bèze, le fameux théologien protestant du XVIe siècle !... C’est lui qui donna son nom au fameux Codex Bezae…, justement !

Selon quel détour le retrouve-t-on ?

Gino SANDRI // … Comme je l’ai dit précédemment, je m’étends quelque peu sur l’itinéraire de Robert Ambelain. Selon moi, au delà des ruptures spectaculaires et des revirements apparents, il y a une remarquable continuité dans la démarche. Si l’on considère l’aspect gnostique, entre Adam dieu rouge publié en 1942 et ses écrits des années soixante et soixante-dix, il n’y a pas tant de différences que cela.

C’est dans ce contexte que l’intéressé publie en 1967 un article sur ce thème, article intitulé Marcion, un maître de la Gnose. En conclusion de cette étude, de façon un peu inattendue, il termine par la mention du texte de l’évangile dans la version de Théodore de Bèze dont il fait un évangile « marcionite ». Deux points sont à retenir ; il cite un passage de l’évangile dont il donne une lecture bien particulière. Nous ne pouvons que conseiller aux « aficionados » de lire cet article que je mentionne. En outre, Robert Ambelain annonce à cette époque (printemps 1967) que, vu l’importance de ce texte, il existe un projet de publication fort avancé de ce Codex Bezae. Malheureusement, ce projet n’aboutira pas en raison du coût de l’opération et du peu d’audience escompté, Faut-il ajouter que Robert Ambelain faisait état de ce Codex Bezae dans les structures qu’il animait et ce depuis au moins 1952...

Pour satisfaire la curiosité des « aficionados de Rennes-le-Château » que vous affectionnez tant, j’ajouterai que l’objet qui nous occupe dans ce petit livre n’est pas sans rapport avec certains aspects de l’affaire dite de Rennes-le-Château, en particulier avec certains de ses protagonistes et ce, à diverses reprises ; mais ceci est une autre histoire...

Les Chroniques de Mars // Pour les bibliophiles férus d’ouvrages d’une grande rareté, je crois qu’il serait intéressant que vous disiez aussi quelques mots sur cet incroyable livre que possédaient à la fois le Pape et le Dalaï Lama ! Pourquoi ces choix d’abord ?

Et qu’était ce livre… dont vous possédez une édition originale ! Les illustrations furent réalisées par Marcel Nicaud, un dessinateur hors-pair… qui n’avait strictement rien à envier à un certain... Julien Champagne ! C’est grâce à lui – et à vous, nous vous en remercions – que nous pouvons publier pour la première fois cet extraordinaire portrait inédit de Robert Ambelain de Nicaud…

Gino SANDRI // … Comme je l’explique dans l’ouvrage, ce livre étonnant, par sa facture comme par son contenu a été élaboré par un collectif d’auteurs avant la seconde guerre mondiale. Lors de sa sortie en 1947, certains des auteurs n’étaient plus de ce monde. Cette entreprise a été menée matériellement à bien par Monsieur Pierre Bordeaux-Montrieux qui la finança et par le docteur Alexandre Rouhier, directeur des éditions Véga,



Résumer ce livre est une gageure ; relevons simplement qu’il s’agit, de prime abord, en s’appuyant sur une méthode géométrique traditionnelle de dégager une « règle d’or » valable en architecture comme dans les arts, y compris la musique. On aura compris que ce travail fait suite à d’autres entreprises de nature similaire mais qu’il les transcende. Il est également visible que la démarche des auteurs vise à juxtaposer une certaine tradition extrême-orientale et une certaine Kabbale occidentale. Il y a là aussi des précédents, comme vous le rappelez, l’éditeur adressa un exemplaire au Pape, un autre au Dalai Lama et un troisième à un monastère taoiste chinois ce qui illustre l’intention sous-jacente d’opérer un pont entre trois circuits...

Marcel Nicaud, peintre des Musées nationaux était un fidèle collaborateur du docteur Rouhier. A ce titre, il illustra bons nombre d’ouvrages sortis des éditions Véga. Dans mon livre, je rappelle, d’après Robert Ambelain, la commande que lui fit Alexandre Rouhier de ces sept portraits.

Je tiens à préciser que, s’il y a quelqu’un à remercier, c’est celui qui m’a permis de communiquer aux éditions Arqa ce cliché photographique inédit qui orne la couverture du livre.

Les Chroniques de Mars // Le Grand Lunaire a parfois, je dirais même souvent été confondu avec d’autres courants ou sociétés, les éléments manquent encore pour pouvoir être catégorique dans certains domaines, mais somme toute, grâce à votre livre on apprend beaucoup de détails sur cette période historique très sombre, il faut bien le dire.

Peut-on imaginer que cette société ait survécu aux turbulences belliqueuses et mondiales qui débutèrent le XXe siècle ?

Gino SANDRI // … Effectivement, un Grand Lunaire peut en cacher un autre ! Cette affaire est beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît... En insistant sur Paris, a-t-on voulu détourner l’attention d’autres lieux ? Car il existe en France d’autres lieux, fort éloignés de Paris qui auraient pu être le théâtre de réunions de ce type... Quant à une éventuelle survivance, la réponse est claire, mais avec une société telle que le Grand Lunaire il faut rester très prudent et dénouer les fils du mythe et de la réalité historique, j’en parle dans mon livre. Y eut-il une continuité ou une résurgence ?

Entretien inédit © Chroniques de Mars // Gino SANDRI pour les Chroniques de MARS No 12 - Septembre 2013.


MARS EYE 2013

En 2013, Marseille est Capitale Européenne de la Culture, les éditions ARQA qui fêtent cette année leurs dix ans d’activités se devaient dans la continuité du travail déjà accompli de proposer à leurs lecteurs plusieurs ouvrages de qualité, avec des auteurs reconnus et surtout avec la présentation de nombreuses recherches et documents d’archives inédits. Avec les livres de Georges COURTS, Gino SANDRI et la Trilogie de Gil ALONSO-MIER sur les guérisseurs spirituels de la fin du XIXe siècle, Vignes, Schlatter, et Philippe de Lyon, voilà chose faite.

En souhaitant donc à tous nos lecteurs de très bonnes lectures !


Textes & photos © Arqa ed. // Sur le Web ou en version papier tous les articles présentés ici sont soumis aux règles et usages légaux concernant le droit de reproduction de la propriété intellectuelle et sont soumis pour duplication à l’accord préalable du site des éditions Arqa, pour les textes, comme pour les documents iconographiques présentés.