Myriam PHILIBERT - Mystères de la GNOSE #1

DE LA TRADITION PRIMORDIALE à LA GNOSE ALEXANDRINE

Qui n’a pas rêvé de retrouver l’Atlantide engloutie ? Tant d’aventuriers ont mis toute leur âme et leur vigueur dans cette quête vaine. Qui n’a pas rêvé de mettre au jour la fabuleuse civilisation des Atlantes ? Et de s’interroger alors sur les techniques, mieux sur le savoir que ces populations bien plus évoluées que nous pouvaient avoir emmagasinés. Interrogation sans fruit. Savoir perdu à tout jamais dans l’océan, suite à un cataclysme plus dévastateur encore que le si fameux Déluge biblique. Un jour, peut-être, elle surgira à nouveau des flots et nos descendants pourront interroger leurs archives si longtemps occultées. Le passé et le futur se télescoperont alors pour le bien de l’humanité.

Il y aura toujours des îles du bout du monde où, sans doute, des populations vivant à l’écart de la civilisation, protégées par l’isolement de la configuration géographique, auront su sauvegarder une tradition ancestrale, fille directe de la Tradition primordiale. Ou des planètes lointaines que l’on n’a pas encore explorées ?

Il y aura toujours des cavernes des Anciens où des sages aux longues barbes et aux doigts diaphanes, aussi émaciés que parcheminés de peau, courbés sur des ouvrages énormes peaufinent en caractères sibyllins le futur passé de l’espèce humaine. Entre recherche d’intériorité, exploration de la mémoire akashique, transe plus ou moins prophétique, chacun a, un jour ou l’autre, accès aux tréfonds de la Tradition primordiale. Comme preuve de cette connexion à une mémoire qui transcende le temps, des découvertes ont lieu simultanément, sans que les personnes qui les mettent en œuvre aient une quelconque relation avec les autres inventeurs.

Il y aura toujours quelque part des aventuriers, à l’innocence enfantine qui sauront retrouver la civilisation de l’âge d’or, le Paradis perdu, l’état édenique dont chaque homme a la nostalgie. L’humanité ne saurait vivre sans cette part de rêve où elle rejoint quelque contrée miraculeuse – île ou continent -, mère de la tradition, mère de la civilisation, mère d’elle-même. Plus modestement quelque jardin discret et préservé sait parler du paradis perdu, de la parole perdue et même de la tradition perdue.

Les Grecs croyaient que l’âge d’Or, règne de Chronos, se situait à la fois au début et à la fin des temps. Au lieu d’un tracé linéaire, inauguré par la tradition biblique, ils proposaient un temps cyclique qui autorisait le retour périodique, non des mêmes événements, mais de situations analogues. Le retour à la Tradition primordiale ne peut s’effectuer que dans un tel schéma de pensée, qui finit par abolir une à une les caractéristiques de la conscience. Oublions ces dimensions de base, physique, psychique, mentale et même spirituelle. Au-delà de la non-dualité, il est une autre réalité. Ici, passé et avenir s’annihilent dans l’éternel présent. Obsolète devient la question de la Tradition primordiale car est donnée la Connaissance globale. Le paradis perdu inscrit dans notre mémoire et que l’on a recherché en vain par monts et par vaux fusionne avec le paradis que l’on souhaite atteindre comme terme d’une très longue quête.

Le Jardin est là. L’innocence perdue revient miraculeusement. La tradition perdue jaillit comme une source de lumière. La parole perdue est retrouvée.

Le mythe de la parole perdue

Surprenante est cette idée de parole perdue. L’anthropologie, en effet, insiste justement sur l’acquisition de la parole par l’hominidé. Tradition et science s’affronteraient-elles sur cette épineuse question ? Nombreux sont les scientifiques qui sont à l’affut d’une langue commune, de racines que l’on trouverait sur tous les continents, de mots brefs qui auraient la même signification que l’on soit en Papouasie, ou dans le grand Nord canadien. Leur recherche est-elle utopie ? Peut-être oui, peut-être non. Leurs efforts sont louables et il se peut qu’ils aboutissent un jour. Mais il faut rappeler que les dieux eux-mêmes s’expriment selon des voix dissonantes.

Dans ces conditions, comment retrouver à la fois la langue originelle et le mythe de la parole perdue. Ici encore, les ethnologues se sont bousculés pour enquêter sur les tribus les plus sauvages et les plus isolées, et qui vivaient dans des conditions de précarité absolue. En pure perte, en dehors du fait qu’ils avaient satisfait leur curiosité intellectuelle. Qu’est devenue la langue universelle qui fédérait hommes et bêtes dans une vie collective riche en promesses d’avenir ?

À ce point-là, nous ne pouvons nous empêcher de mettre en avant la vaisselle de pierre ornée, trouvée à Jiroft (Iran) et datant du proto-néolithique. Le message fait fi des mots et les scènes parlent d’elles-mêmes. A-t-on vu, dans le monde réel, les gazelles et les chevrettes paître en toute intelligence parmi les lions et les léopards ? Tout cela sous le regard attendri d’un couple qui s’ébat dans une cuve au pied de palmiers dattiers.

Ce Paradis-là existait bien avant celui dont il est question dans la Bible. Ici, la parole a, certes, été perdue irrémédiablement, faute d’écriture. Mais le canevas du mythe demeure intact avec une fraîcheur insoupçonnée. Il reste donc un langage secret qui permet à tous de communiquer avec l’ineffable, l’indicible, l’originel. Avec Jiroft, nous avons sous les yeux de grands pans de la tradition primordiale, malgré l’absence des mots, des tournures, des phrases pour la traduire.

Mutus Liber avant la lettre, la langue universelle sait passer par le canal de l’art plastique, de la danse et de la musique qui drainent des émotions dont le ressenti atteint l’ensemble de l’humanité. Tout cela confine à l’universel. Mais le sens peut en être perverti et la langue secrète n’est plus comprise désormais que par les initiés aux mystères qui fédèrent un petit nombre d’hommes. À Jiroft, nous avons la possibilité de retrouver l’essence de la langue, sinon universelle, du moins originelle. Un tel témoignage incite à se poser la question non pas de l’universalité du langage, mais de celle du mythe. Rappelons que « mythe » se rattache à la langue grecque.

Muthos signifie « parole », dans le sens de discours ou rumeur.

Le mythe est-il l’expression de l’homme seul, du langage ou du Logos ?

Avant que rien ne fût venu à l’être, le Père du Tout était seul à exister, invisible, caché, reposant dans sa gloire, qui est au ciel, incorruptible et qu’il contient en lui.

Donc, rien n’était encore apparu, ni les cieux cachés, ni les cieux visibles et avant que ne fussent révélées les mondes invisibles, indicibles, c’est d’eux que l’âme invisible de la justice est venue, ayant mêmes membres, même corps et même esprit. Qu’elle soit descendue [ici] ou dans le Plérôme, elle n’est pas séparée d’eux. Mais ils la voient et elle élève vers eux son regard par le Logos invisible. (Authenthikos Logos)

Authentikos Logos est un traité gnostique qui étudie l’âme, la seconde puissance après Dieu Père du Tout. Ce titre a été improprement traduit en l’Enseignement d’autorité. Il signifie en fait « le Verbe véridique ». Logos est un mot cher à la Gnose, héritière de la Tradition primordiale. Cependant il reçoit des acceptions différentes d’un auteur à l’autre.

Généralement, mot et/ou parole correspondent à Logos. Logion, dans l’Évangile selon Thomas, signifie « réponse de l’oracle ». Logos donne logique et en ce qui concerne l’Évangile selon saint Jean, cela a été traduit par Verbe, ce qui se dit en latin verbum. Ce terme n’aurait-il pas mauvaise presse, car il aboutit à verbeux, verbiage et autre jacasserie ? Pour sa part, Parole a une noble origine, à condition d’occulter le latin vulgaire (paraula) qui lui prête vie. Paraula demeure la contraction du grec Parabolè, qui signifie « Parole divine ». C’est alors qu’interviennent langue et logos, qui ont en commun une racine (LG) et impliquent une décision masculine. Langue, pour sa part, renvoie à flamme, qui peut se révéler juste ou perverse. Quant au langage, il implique Logos, le Verbe, la volonté créatrice divine, dont l’intuition devient la révélation primordiale.

Selon Jean, dans le prologue de son évangile, le mot Logos signifie la parole de Dieu associée à la Sagesse, ce qui a été traduit par Verbe. Ce mot (malheureux) n’a pas la puissance de Logos. Il implique le don des langues et/ou la confusion de celles-là. Voici un symbole d’Intelligence, bien qu’existe aussi le concept d’Intellect, et de communication. La parole, elle, se transmet, se déforme et finit par se perdre.

Le Verbe lumineux de l’Intelligence est le fils de Dieu. (Poimandrès)

La doctrine du Logos (Verbe) appartient tant aux religions préchrétiennes qu’à la Gnose chrétienne. Pour Jean, le Christ est le Verbe créateur. Sa première création se révèle dans la Matière, qui est lumière, comme la langue est flamme. Voici une substance principe engendrée par la volonté divine, une matière première vierge, ou mieux l’aspect féminin du divin suprême. Ce féminin divin reçoit plusieurs dénominations. Comme Dieu est inaccessible, le Logos a un rôle d’intermédiaire. Le Verbe est parfois assimilé au soleil. Plus généralement, il correspond à un aspect second du divin Suprême, Esprit et/ou Fils. Très vite se manifeste un ternaire ou une Triade – le Père, le féminin divin, le Verbe. Ici, la langue exprime la parole (divine). Mais il est loisible de se poser la question : le Logos est-il une émanation du Dieu suprême ou une créature parvenue à un haut degré de perfection ? Selon Philon d’Alexandrie, dont la perception du Logos semble moins affinée ou différente de celle de Jean, il existe des Logoï qui sont des êtres intermédiaires.

Le Logos peut se définir ainsi, par un nouveau ternaire, beauté, lumière et vie, que certains ont réduit à des voyelles (IOA) et/ou à des mudras. Il correspond à la pierre philosophale.

Par la lettre ou par le geste, on découvre l’écriture. L’homme a-t-il inventé cette technique ou l’a-t-il reçue des plans supérieurs ? Moïse a été quérir les Tables de la Loi au sommet de la montagne. Thot, le scribe des dieux a confié sa mission à une déesse. Mais alors, comment peut-on dire que la Parole a été perdue parce qu’elle a été écrite ? Deux thèses s’affrontent donc. En tombant dans le domaine de l’écrit, le discours perd son intensité et seule la tradition orale garde quelque valeur de transmission. Ou la Lettre-nombre devient le témoignage écrit de la Parole divine. La Kabbale repose justement sur la puissance de l’écriture. Le son écrit prend une valeur à la fois nouvelle et décuplée. Permuter les signes renouvelle la création divine en un vibrant hommage.

C’est moi la mère [du] son, Parlant de multiples manières, parachevant le tout.

(Protennoia trimorphe)

Dans l’œuvre de création, on peut opposer Lumière et Son. La lumière a une fulgurance extrême et sa vitesse de propagation est bien supérieure à celle du son. Elle a une touche masculine, alors que le son, lié à l’oreille, aurait une résonance féminine. Dans Protennoia trimorphe, le Son primordial ou la vibration originelle sont émis par une entité de nature féminine, la Pensée première à la triple forme. La Parole et le Verbe, plus élaborés semble-t-il, paraissent refléter une étape ultérieure. Le premier son demeure instinctif, inarticulé, peut-être même inaudible. Ensuite seulement viennent le son articulé, la Parole construite, le Verbe, lumière mais fils de Dieu.

Sur un autre plan, celui de l’homme sur terre, du son indistinct ou du son primitif, on passe à l’invocation ou au nom. Le Nom divin imprononçable. Sans le son, il n’y aurait pas de langage. Est-ce le Son ou la Lumière qui parviennent le premier à la perception ? Indubitablement, les deux phénomènes sont une manifestation du Logos. Adam, la créature de Dieu, donne un nom aux animaux. Il les appelle à la vie.

L’oralité implique l’oreille et le son, tout comme l’écriture implique l’œil et la lumière. Les deux implications sont indissociables. Ici, le son précède la clarté. La clameur perce les ténèbres de manière irrémédiable et la lumière peut jaillir sous la forme de lettres de feu. Toutes deux sont création. D’un côté, la Parole ou le Verbe et de l’autre, le Livre. La puissance de l’écriture est aussi significative que celle du parler. Dans l’ancienne Égypte, les prêtres versés dans la théurgie prononçaient les formules consacrées, et dans le même temps, ils les écrivaient avant d’ingérer le papyrus ou simplement l’encre qui avait servi à écrire. Ce geste démontre que la Parole a nécessairement deux modes d’expression.

Il paraît donc absurde de considérer que l’écriture est un substitut dégradé de la parole. L’écriture traduit le Verbe. Y a-t-il perte de sens entre le son et le signe ? La question reste posée. Si le Nom est mal prononcé, il ne signifie plus rien. Le Nom de Dieu demeure imprononçable dans la tradition hébraïque. Cela vaut-il au niveau de l’écrit ? Dans certains cas, on préfère écrire plutôt que dire. L’écrit peut-il remplacer la Parole perdue ?

Hiéroglyphes et signes symboliques valent parfois mieux qu’un long discours. Ne sont-ils pas le reflet de la Lumière vraie inaccessible à l’être humain ordinaire ?

Lorsque la Parole a été perdue, est-ce que le Livre a rempli son office ? Ou, la Tradition elle-même a-t-elle disparu ? Après l’homme parfait des origines, il y a eu descente dans la matière – la Bible elle-même parle de deux Adams. Est venue l’insidieuse perversion ! L’unité (parole) a été égarée, la dualité a engendré la multiplicité. Et d’une langue unique, flamme divine, est née une progéniture de langages multiples. Le Livre n’a-t-il pas réhabilité la tradition ? Le Livre aussi se serait-il dégradé ? Or, Noûs - l’Intuition (l’Esprit) -, est venu à la rescousse pour sauver une partie des humains, brouillés entre eux et dont les verbiages s’étaient embrouillés.

Révélation, intuition et Connaissance ont permis, dès lors, à quelques initiés de reconquérir les cieux, non pas en reconstruisant la tour de Babel à jamais effondrée, mais en prenant les ailes de l’esprit pour grimper de cieux en cieux jusqu’à l’Inaccessible. Apocalypse, perception globale de l’intuitif illettré mais réceptif, ou Gnose, toutes ces approches ont permis de retrouver le Logos, la Parole, sous la forme de la Compréhension.

Un jour, l’homme a retrouvé la Parole perdue. Était-elle égarée ou devenue inaccessible ?

Hélas, elle arrivait dans une cacophonie de concepts !

Myriam PHILIBERT – Extrait de "Mystères de la GNOSE" © Les Chroniques de Mars, numéro 18 - Septembre - octobre 2015.


MYSTÈRES DE LA GNOSE

ENTRETIEN avec Myriam PHILIBERT - Mystères de la GNOSE

Myriam PHILIBERT - Mystères de la GNOSE #1

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