ENTRETIEN avec Christian DOUMERGUE // Le CERCLE de Narbonne

Chercher la piste de l’argent.

« Le goût inné du mystérieux, surtout du mystérieux réservé à une élite restreinte, demeurera toujours l’un des plus indestructibles sentiments humains. »

Louis Charbonneau-Lassay

Comme dans tout crime ténébreux ou dans tout mystère insoluble, l’enquêteur chevronné cherche toujours en priorité « la piste de l’argent », celle qui mène au fin mot de l’histoire ! Or, dans « l’Affaire de Rennes-le-Château » les multiples et importantes donations destinées à la réfection de l’église faites par l’abbé Saunière au moment de son installation dans le petit village de l’Aude sont évidemment un fil conducteur lumineux qui promet bien des découvertes… Quelles énigmatiques révélations se cachent en réalité au bout de ce fil cousu d’or ? Tout d’abord le fait que derrière Bérenger Saunière se trouve simplement effacée en filigrane, une figure tutélaire bien plus importante que lui-même et qui est celle de son frère, Alfred Saunière, prêtre tout comme lui, et membre actif d’un bien curieux cénacle ouvertement réactionnaire et monarchiste ayant pour nom : « Le Cercle de Narbonne »...

Pour la première fois sont donnés par Christian Doumergue dans cet ouvrage, extrêmement important pour la recherche dévolue au mystère de Rennes, des documents inédits principalement rapportés des archives départementales de l’Aude, permettant de focaliser l’attention sur une autre part du mystère, celle qui nous ramène à l’origine de l’affaire Saunière et au cœur du labyrinthe ! Grâce à cette analyse historique rigoureuse et à ces archives retrouvées et présentées ici en fac-similés, archives que tout lecteur pourra consulter à loisir dans cet ouvrage, nous pourrons mieux faire connaissance avec le Cercle catholique de Narbonne et ses riches affidés. Une fois de plus, et loin de considérations partisanes, le fabuleux explorateur de l’invisible qu’est Christian Doumergue démontre encore, grâce à ses recherches archivistiques, la profondeur de son travail basé exclusivement sur l’apport de documents anciens, exhumés des sources vivifiantes du passé.



Chroniques de Mars // Mon cher Christian, c’est avec un grand plaisir que tous tes lecteurs et tous ceux qui suivent de près ton travail de chercheur vont découvrir ton nouveau livre qui sort ce mois-ci... En effet, ce livre intitulé : « Le Cercle de Narbonne et le Mystère de Rennes-le-Château » s’inscrit dans le droit fil de « L’Affaire de Rennes-le-Château » publié chez Arqa il y a maintenant dix années et qui t’avait permis de mettre au jour un nombre d’archives inédites et très importantes sur Bérenger Saunière !

Tu renoues en quelque sorte avec tes « premières amours », si je puis dire, avec ce dernier livre puisque là aussi ce sont les archives qui priment et non pas un discours de synthèse ou des analyses spéculatives ! Tu présentes dans ton livre, dans un cahier iconographique abondant, plus de 70 documents d’archives : des photographies, des gravures, des journaux d’époque, des manuscrits, des correspondances, des comptes-rendus d’enquête de police aussi ! Il y a également la retranscription totale de l’ensemble des documents d’archives relatifs au Cercle Catholique de Narbonne, ce qui t’a demandé un travail de recherche colossal étagé sur près de cinq années, maintenant… Avant de nous parler plus précisément du « Cercle de Narbonne », peux-tu nous dire d’où viennent tous ces documents et à quoi t’ont-ils servis pour la confection de ton ouvrage ?

Christian Doumergue // Le livre est en effet le résultat d’un long travail de recherche en archives. Je ne suis pas sûr qu’il faille pour autant parler d’un retour à mes « premières amours ». Cela peut donner cette impression si l’on ne considère que le type de documents étudiés et le sujet. Mais il faut bien comprendre que l’on ne peut plus garder aujourd’hui, au regard de l’avancée de la recherche, la vision de l’affaire Saunière que l’on avait il y a encore 10 ans. Autrement dit, on ne peut en conserver une vision monolithique.

L’affaire de Rennes est une pierre aux multiples facettes que l’on ne peut appréhender dans sa totalité qu’en étudiant ces multiples surfaces réflexives. Je pourrais aussi utiliser une autre métaphore, et dire qu’étudier l’affaire de Rennes doit être envisagé comme procéder à une fouille archéologique. Pour comprendre un site archéologique dans sa totalité, il ne convient plus depuis longtemps de creuser jusqu’à trouver des artefacts. L’archéologie contemporaine est une archéologie des strates. C’est la seule façon qui permet de restituer le passé du lieu et ses évolutions. Vouloir comprendre ce qu’est l’ « Affaire de Rennes » nous oblige à l’envisager de façon stratigraphique. La strate Pierre Plantard est, je le maintiens, une des plus importantes et des plus denses – sans laquelle il est impossible de comprendre ce qui nous retient au pied de la Tour Magdala. C’est à une autre strate que s’intéresse cependant Le Cercle de Narbonne qui revient sur un autre temps du Mystère – et donc une autre facette de la pierre précédemment évoquée. À savoir, l’abbé Saunière et ses ressources financières.

La recherche n’est pas, ici, et sur cette part de la vie de l’abbé Saunière, sujette à interprétation symbolique. Elle consiste à exhumer les pièces manquantes du puzzle, à collecter des documents aptes à éclairer les comportements, les relations, les moyens mis à disposition, de l’abbé Saunière. C’est une démarche strictement historique et archivistique. Quant à l’origine des documents, la plupart proviennent d’archives publiques. Principalement des Archives départementales de l’Aude et des Pyrénées-Orientales. L’Aude pour les éléments concernant directement le Cercle Catholique de Narbonne ; les Pyrénées-Orientales pour ce qui touche l’activisme politique de la famille Chefdebien. Celle-ci, on le sait, joue un rôle absolument majeur dans l’arrière-plan politico-financier de l’affaire Saunière.

Chroniques de Mars // Il est difficile de parler du Cercle de Narbonne sans parler des Cercles catholiques en général, qu’étaient-ils exactement à l’époque ? En ce qui concerne « le Cercle de Narbonne », on sait qu’Alfred Saunière, le frère de Bérenger Saunière en a fait partie, et pas qu’un peu… Peux-tu situer ce Cercle précisément en Occitanie au plan religieux et politique et quelle était la fonction d’Alfred au sein du Cercle catholique de Narbonne ? Quelles étaient les familles qui étaient proches du Cercle ?

Christian Doumergue // Dès leur création par Albert de Mun, les Cercles Catholiques sont conçus comme des cellules de propagandes royalistes destinées à œuvrer pour le retour du comte de Chambord en France et sa montée sur le Trône. Officiellement, il s’agit d’œuvres de bienfaisance, destinées à offrir aux ouvriers des salles de jeux, des bibliothèques, des réductions tarifaires sur les biens de consommation courante, comme le pain, et encore de les instruire par le biais de conférences. Mais, officieusement, il s’agit d’enrôler les esprits dans la mouvance catholico-monarchiste. La République peut encore, à ce moment, être défaite, et c’est à ce travail-là qu’œuvrent les Cercles Catholiques.

Par la suite, lorsque l’espoir incarné par Chambord disparaîtra, les Cercles continueront à être utilisés comme cellule d’influence catholique. Très vite après leur création, les Cercles ont essaimé dans toute la France. Naturellement, il en est créé en Occitanie. Narbonne ne fait ici que s’inscrire dans une longue liste… Citons par exemple Béziers. Mais, régionalement, Narbonne est une structure plus importante que les autres. Pour son implantation certes, mais aussi car de nombreuses personnalités en contact direct avec les Chambord font partie de ses membres fondateurs. Les Chefdebien par exemple.

Quant à Alfred Saunière, frère de Bérenger, les documents que j’ai exhumés montrent qu’il était un des orateurs les plus brillants du Cercle de Narbonne, mais aussi une de ses plumes les plus offensives ! Et puis, plus surprenant encore : il a été placé à sa tête à plusieurs reprises !

Alfred est donc un pivot central, un acteur incontournable, au sein des réseaux légitimistes audois. Et du coup un acteur sans qui on ne peut comprendre les sommes importantes arrivées entre les mains de son frère à Rennes-le-Château. Car c’est une des découvertes essentielles que je relate : les familles qui ont donné de l’argent à Bérenger Saunière sont les mêmes qui constituent la structure dirigeante du Cercle de Narbonne !

Chroniques de Mars // Autrement dit on peut considérer que ton travail de recherches incroyables sur Alfred Saunière démontre indubitablement qu’il y avait bien une véritable collusion entre les deux frères Saunière ! Et que le Cercle de Narbonne était le lien nécessaire et indéfectible entre les deux – Est-ce exact ? Le Cercle est aussi le pourvoyeur d’une source d’argent non négligeable pour la réfection de l’Eglise, au-delà des personnalités habituellement citées – on ne retrouve que des affidés du Comte de Chambord ! Quel rôle jouait Alfred ? Peut-on en déduire pour autant que Bérenger Saunière en fit partie… ? Avec le Cercle catholique de Narbonne, la découverte de ces faits change complètement la donne !

Christian Doumergue // Radicalement, oui ! Il est certain, au regard de ces documents et des recoupements qu’ils permettent d’établir que le Cercle de Narbonne a assisté financièrement l’abbé Saunière. Sans le Cercle, pas de rénovation de l’église du village… et donc, certainement, pas d’ « Affaire Saunière » !

Le rôle du Cercle de Narbonne est fondamental dans la genèse de l’Affaire de Rennes. Cela veut-il dire que Bérenger Saunière fit parti du Cercle ? Rien ne le prouve.

Les archives du Cercle sont en effet extrêmement fragmentaires…

La seule chose qu’il est permis d’établir, c’est que suite à sa suspension pour ses prêches antirépublicains prononcés à l’automne 1885, Bérenger fut nommé professeur au petit séminaire à Narbonne, où vit son frère. Et que, dès son retour à Rennes-le-Château, à l’été 1886, il bénéficie de dons venant systématiquement des familles dirigeantes du Cercle.

Incontestablement, Bérenger a donc été introduit auprès du Cercle. Qu’il ait été remercié pour son engagement politique et idéologique, c’est certain. Joua-t-il un rôle particulier au sein de la structure, y adhéra-t-il, cela est par contre impossible à dire…

Évidemment la question est importante. On peut imaginer facilement que la contribution des membres du Cercle tenait à une sympathie idéologique, et était un geste normal en direction d’un prêtre « martyr » du laïcisme républicain œuvrant dans une église à l’état de quasi ruine. Alors faut-il arrêter à ce scénario l’implication du Cercle de Narbonne au sujet de Rennes-le-Château ? Ou faut-il voir plus loin et imaginer que le petit village et son curé furent inscrits dans une réelle stratégie ?

Un élément de réponse intéressant se trouve dans les correspondances privées des Chefdebien exhumées dans les Pyrénées-Orientales. Ces lettres sont intéressantes car elles évoquent la stratégie des milieux légitimistes dépendant directement de Chambord. On y découvre que les campagnes sont conçues comme un endroit clef, et apparaissent bien plus importantes que les villes dans le renversement que préparent ces filières. Je donne dans mon livre des citations très claires à ce sujet : c’est dans les campagnes et non en ville que se gagnera la guerre !

On comprend donc mieux pourquoi le Cercle a subventionné à ce point la rénovation d’une pauvre petite église perdue. Perdue mais juchée sur une colline en un endroit central de la Haute-Vallée de l’Aude. Un point de rayonnement…

Chroniques de Mars // Sans parler du Comte de Chambord, il y a un personnage central dans cette histoire qui est Léonce Favatier, il était Président du Cercle et de la Commission Archéologique de Narbonne ! Peux-tu nous le présenter un peu ?

Christian Doumergue // Léonce Favatier est une figure importante de la vie culturelle et politique narbonnaise à l’époque de l’abbé Saunière. Il est à la fois un des membres clefs de la direction du Cercle Catholique de Narbonne et (entre autres) le président de la Commission Archéologique de Narbonne. C’est-à-dire l’organisme créé pour mettre en place des musées d’archéologie et des Beaux-Arts dignes de l’Antique Narbo Martius.

Cette double appartenance est significative. Favatier n’est pas le seul à la connaître. Un autre affilié aux deux organismes est un certain… Alfred Saunière !

Il faut bien comprendre ici que l’Art, comme la culture, sont conçus par les théoriciens des Cercles catholiques comme des vecteurs de propagande. L’orientation des collections artistiques est traversée par une intention d’édification. On va donc se servir des collections artistiques ou historiques pour orienter les esprits dans une certaine direction.

Avec Favatier, à travers certains de ses propos, que je mets en exergue dans mon livre, on mesure l’ampleur des visées du Cercle de Narbonne. C’est une structure de guerre et de propagande – et une part de l’affaire Saunière ne peut être comprise autrement qu’en la remettant dans cette perspective combattante.

Chroniques de Mars // Pour revenir un peu sur le Cercle de Narbonne, on s’aperçoit que la signature connue du Cercle de Narbonne : « In hoc signo vinces » est affichée ostensiblement sur le phylactère sommital du tympan de l’église de Rennes soit : - « Par ce signe tu vaincras ! »… Ce qui évidemment nous rappelle quelque chose… Cette signature est à Rennes comme une signature des donateurs de l’abbé Saunière ?

Christian Doumergue // Oui ! C’est pour moi la preuve incontestable que le Cercle Catholique a financé la rénovation de l’église. Cette formule « In hoc Signo vinces » se trouve dans des rapports de fonctionnaires de la République ayant infiltré les réunions du Cercle de Narbonne. Dans leurs descriptions, ils évoquent la présence de cette formule sur de grandes bannières. Toutes les publications officielles des Cercles Catholiques la portent également. À l’époque, la formule « In hoc signo vinces » était donc très clairement associée, dans tous les esprits, à l’œuvre des Cercles Catholiques. Elle était explicite. À Rennes-le-Château, le Cercle de Narbonne a apposé son sceau sur son œuvre.

Chroniques de Mars // On peut donc considérer que la découverte des rapports de la sous-préfecture de Narbonne sur Alfred Saunière apporte énormément de choses nouvelles sur la genèse de l’affaire Saunière ? Bérenger n’est-il pas finalement « l’arbre qui cache la forêt » comme tu le laissais déjà entendre il y a dix ans dans ton livre « L’Affaire de Rennes-le-Château » ?

Christian Doumergue // Oui… Bérenger est la partie visible d’une affaire aux multiples ramifications. Il est très clair, après l’exhumation des documents évoqués, qu’il n’est qu’un élément – et pas le plus central – d’un réseau beaucoup plus vaste que ce qu’on avait pu imaginer. Bérenger Saunière n’est pas à la tête de ce réseau – il en est au contraire à l’extrémité. Il en bénéficie, mais ne l’organise pas. Il faut donc complètement inverser le schéma convenu jusque-là !

Pour la première phase de son œuvre, je parle de la rénovation de l’église, Bérenger Saunière profite de quelque chose qui le dépasse et qui existait bien avant lui. Ce n’est dès lors pas, pour ce qu’il se passe à Rennes avant 1897, d’une « affaire Saunière » qu’il faut parler, mais d’un épisode dans l’ « affaire du Cercle de Narbonne ». La rénovation de l’église de Rennes fait partie de l’histoire de celui-ci… Une histoire émaillée de zone d’ombre. Les rapports de la sous-préfecture de Narbonne montrent par exemple que, très vite après sa constitution officielle, le Cercle de Narbonne s’est officiellement dissout, alors qu’il a continué à exister et à agir…

Ce qui est passionnant, c’est que via la restauration de l’église de Rennes on touche dès lors à l’histoire de cette véritable guerre, faite entre autres de groupuscules d’influence, qui déchira la France d’alors…

Chroniques de Mars // Gino Sandri dans une très longue préface introductive au mystère audois replace parfaitement l’intégralité de l’affaire de Rennes dans sa dimension politico-religieuse à travers les grands antagonismes qu’il y eut à l’époque entre courants maçonniques naissants et l’antimaçonnerie supracatholique ? N’est-ce pas là où tout se joue ? C’est vraiment une donnée fondamentale du problème, n’est-ce pas ?

Christian Doumergue // On revient par-là sur cette guerre des deux France que je viens d’évoquer. La préface de Gino Sandri est tout à fait remarquable dans la mesure où, effectivement, elle replace mon étude dans un contexte plus large qui permet d’en comprendre la réelle portée. On y voit très bien que Rennes-le-Château est le reflet encore visible du combat titanesque dont la France fut – du temps de l’abbé Saunière – le théâtre.

Mais surtout, Gino Sandri invite, par ses nombreuses références, à comprendre toute la complexité de ce qu’il s’est alors passé. Le grand mérite de sa préface – qui est comme un second livre dans Le Cercle de Narbonne – est d’inviter à faire la relation entre l’affaire du Cercle de Narbonne et les étonnantes connexions existant – dès lors que l’on gratte le vernis des apparences – entre certaines mouvances monarchistes-catholiques et le monde de l’ésotérisme. Là est une clef pour comprendre ce qu’il se trame depuis si longtemps autour de la « Colline inspirée »… Je dis « depuis si longtemps » car cette histoire ne s’est bien sûr pas arrêtée avec la mort de l’abbé Saunière.

INTERVIEW de Christian Doumergue – © Les Chroniques de Mars, numéro 16 - mars 2015.

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